Dans la matrice

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Avec efficacité et réalisme, Dans la matrice retrace le parcours d'Aïssa, jeune joueuse de handball très attachante. Malgré la douleur et les

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Réception. Gauche, droite, gauche. Passe. Replacement à l'opposé. Le ballon fuse, sans jamais toucher le sol. On n'entend que le bruit des pas, le claquement du ballon lorsque les joueuses l'attrapent, la succion quand les mains collantes s'en séparent. Bien qu'aguerries, elles répètent encore et encore les mêmes gestes, telles des musiciennes faisant leurs gammes. Les visages sont fermés, la concentration de mise. Il faut en passer par là.

Une voix s'élève : « Très bien, pause boisson. » Les masques volent en éclats et les sourires fleurissent. Aïssa trottine vers le banc jusqu'à sa bouteille. Elle boit en vitesse et retourne aussitôt sur le terrain faire quelques tirs. Les anciennes la regardent aller et venir, amusées. Elles étaient pareilles à son âge, toujours en mouvement, à courir aux quatre coins du terrain. Avec l'expérience, elles ont appris à apprécier les temps de récupération. Elles ne voient cependant pas que derrière le sourire de façade, Aïssa serre les dents aussi fort qu'elle le peut.

* * *

La saison débuta normalement. Aïssa et ses amies du lycée avaient repris les entrainements début août. Sur la piste d'athlétisme extérieure, et sous un soleil de plomb, elles avaient sué sang et eau. Rien ne leur était épargné : course, gainage, abdominaux, pompes, corde à sauter, élastique. Les jeunes filles repartaient la langue pendante, le corps endolori. Certaines se réveillaient même la nuit à cause de crampes, à des muscles dont elles ignoraient jusque-là l'existence. Mais chaque jour elles revenaient, souriantes, prêtes à encaisser ensemble une nouvelle séance.

Puis un soir, le coup de fil. Oui, elle était disponible pour s'entrainer deux fois par jour. Oui, elle serait dès demain à l'entrainement avec les pros. Après avoir raccroché, elle avait crié à s'en décrocher les cordes vocales. Une joueuse de l'équipe première s'était gravement blessée. Le temps de recruter une remplaçante, il fallait quelqu'un pour faire le nombre. Le stress succéda rapidement à la joie. Et si elle n'était pas à la hauteur ? Sa nuit fut agitée, entre cauchemars et angoisse de rater le réveil. Aïssa partit pour la première fois à l'entrainement la boule au ventre. Elle ne se doutait pas que cette douleur ne la quitterait désormais plus.
Elle arriva très en avance sur le tartan. Le coach de l'équipe fanion était déjà là. Accompagné du préparateur physique, il installait les instruments de torture : plots et haies. Aïssa les regarda faire, hésitant à aller leur serrer la main de peur de les déranger. N'écoutant que son courage, elle s'avança à leur rencontre. Ils l'accueillirent avec bienveillance et l'entraineur prit le temps de lui expliquer ce qu'il attendait d'elle : qu'elle soit tout simplement à fond. Puis les joueuses arrivèrent les unes après les autres. Aïssa les salua poliment, son cœur tambourinant dans sa poitrine. Elle allait donc réellement s'entrainer avec ces femmes qu'elle s'époumonait à encourager les soirs de match. Ces femmes qu'elle suivait à la télé avec passion. Ces femmes dont elle essayait de reproduire les gestes. Elle se jura intérieurement de tout faire pour prolonger le plaisir.

Cette première séance sur piste se déroula parfaitement bien, même si Aïssa en ressortit avec les jambes flageolantes. Celle du soir fut en revanche plus difficile. C'était un entrainement avec ballon sur le thème de la montée de balle, un domaine où Aïssa faisait souvent la différence. Mais là, l'adolescente se sentit complètement perdue. Tout allait beaucoup trop vite, comme si quelqu'un avait appuyé sur le bouton d'avance rapide. Elle réalisa ainsi le chemin qu'il restait à parcourir.

D'entrainement en entrainement, Aïssa se mit peu à peu au même rythme que ses partenaires. Ses passes auparavant trop molles gagnèrent en puissance. Ses tirs se firent plus précis. Ses courses devinrent plus tranchantes. Très à l'écoute, elle s'employait à mettre en pratique les conseils de chacune. Bref, la jeune ailière progressait à vitesse grand V. Elle se fit ainsi, en silence, une place dans le groupe. Même la reprise du lycée ne la freina pas, car elle était déjà habituée à concilier études et sport. Tout semblait aller pour le mieux. Ses copines et ses proches étaient fières d'elle, ses entraineurs et professeurs satisfaits de ses résultats. Aucun d'entre eux ne s'aperçut des innombrables boîtes de médicaments qu'Aïssa transportait puis jetait en cachette.

C'est donc bien naturellement qu'elle se retrouva convoquée avec l'équipe professionnelle pour la première rencontre. Si elle avait déjà participé aux matchs amicaux de présaison, la pression était ici tout autre. Aïssa avait pu le ressentir durant la semaine, où l'intensité et l'engagement étaient montés d'un cran. Puis dans le vestiaire où l'atmosphère était devenue plus pesante. Tandis que les deux équipes s'échauffaient, les tribunes s'emplirent d'une foule de plus en plus bruyante. La jeune fille croisa le regard de nombreuses personnes qu'elle connaissait. Il n'était pas question de les décevoir.
Le match se solda finalement par une défaite. Toute la soirée Aïssa avait affiché une mine renfrognée, pour ne vexer personne. En réalité, elle exultait intérieurement. Elle avait en effet pu gratter quelques minutes de temps de jeu, et marquer un joli but sur son unique tir. Une intense vague de chaleur avait irradié l'ensemble de son corps en voyant les filets trembler. Son téléphone ne cessa de vibrer de tout le week-end. Le lundi, ses camarades du lycée l'avaient accueillie avec des applaudissements. Ses professeurs, dont certains étaient venus au match, la félicitèrent.

À partir de ce jour, son ardeur fut démultipliée. Ce bonheur qu'elle avait ressenti sur son but, elle voulait le connaître à nouveau. Le plus possible. Le moindre créneau de libre entre deux cours se transformait en une séance improvisée de gainage ou d'étirements. Elle arrivait dorénavant toujours la première aux entrainements, et repartait souvent la dernière. Très gourmande de nature, elle avait fait de gros efforts pour adapter son alimentation. Ses coéquipières la virent se métamorphoser, tant physiquement que techniquement. Sa maturité et son sérieux les impressionnaient. Son temps de jeu augmentait, et elle ne décevait que rarement. Enfin, dans les bureaux du club, le recrutement d'une nouvelle ailière n'était définitivement plus à l'ordre du jour. On murmurait même qu'une proposition de contrat pointait le bout de son nez. Tout bascula lors d'une séance des plus banales.

* * *

Lucarne droite. Lucarne gauche. Roucoulette. Pendant que ses coéquipières se désaltèrent, Aïssa mitraille la cage vide, variant les impacts et les positions de tir. Du poignet elle imprime différents effets à la balle, comme pour battre une gardienne imaginaire. Soudain, un avertissement retentit : « Attention Aïssa ! ». L'adolescente se retourne pile au moment où un ballon perdu vient la percuter au bas-ventre. Elle s'effondre, sous les mines hilares de ses partenaires.

Mais les rires laissent rapidement place à l'inquiétude. Puis à la peur. Sur le dos, Aïssa ne se relève pas. Les lèvres crispées, de lourdes larmes coulent de ses yeux. Incapable de tenir plus longtemps, elle laisse alors s'échapper un long cri de douleur qui hérisse l'échine des filles présentes. On lui apporte un peu d'eau. On lui fait de l'air. On court chercher le kiné. Aïssa tremble, hoquète. L'entrainement est arrêté. Les pompiers la déposent délicatement sur une civière, direction les urgences. On leur donne le sac de sport de la jeune fille, dans lequel ils trouvent son portefeuille. Ainsi qu'une dizaine de boîtes d'anti-inflammatoires.

Le médecin met du temps avant de poser un diagnostic. Forme sévère d'endométriose. Il explique à Aïssa qu'il n'existe pas de traitement. Qu'il faut apprendre à vivre avec. Que pour le sport de haut niveau, ce sera très compliqué. À cette dernière phrase, Aïssa hoche la tête. Oui, ça a été très compliqué. Oui, ça le restera. Mais elle en sera. Soyez-en sûrs.

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