Amélie

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Il faisait encore nuit. On s'était dit qu'à six heures du matin, les surveillants dormiraient encore. Il fallait juste contourner les cuisines et atteindre la petite fenêtre au fond du couloir menant à la salle commune. Tony était passé devant moi, il avait enjambé la rambarde et sauté dans le vide. Je l'avais suivi, tremblant, et j'avais fermé les yeux au moment d'atterrir dans le buisson qui devait amortir notre chute.
Mon frère Marco était là, comme prévu. Il fumait une cigarette, accoudé au guidon de sa 103. Il a donné son casque à Tony, et lui a tapé solennellement sur l'épaule, comme pour lui souhaiter bonne chance. J'ai détaché ma MBK, en essayant de faire le moins de bruit possible. Marco s'est approché de moi, m'a tendu le sac à dos avec l'eau et les sandwiches qu'il avait préparés pour nous. Il a dit « Soyez prudents », et il a disparu dans la nuit.
On a enfourché les bécanes et on s'est mis en route. Ça faisait dix jours que Tony étudiait l'itinéraire, dans l'ombre de notre dortoir. Il fallait d'abord contourner Paris, c'était presque le plus difficile. Mais Tony était déterminé, et je l'aurais suivi les yeux fermés.
La banlieue grise s'étendait devant nous, interminable. Il y avait déjà pas mal de monde sur la route, des gens qui partaient travailler très tôt. C'était ça qui nous attendait, Tony et moi, après le lycée. Et encore, ce serait dans le meilleur des cas, maintenant qu'on était sûr de se faire virer de l'internat. On s'en foutait, ce n'était pas important. Au pire, on retournerait sur nos péniches, on serait mariniers comme nos parents. On verrait bien.
On a roulé longtemps avant que la campagne n'absorbe complètement les bâtisses mornes et les zones commerciales. Il faisait frais, je me sentais encore englué de sommeil. Mais au fond de moi, j'avais ce sentiment suffocant de liberté, ce frisson du moment où il devient évident que tu fais exactement ce qu'il faut faire, que tu es sur la bonne voie. Je savais que Tony ressentait la même chose, peut-être même avec encore plus de force que moi. C'était lui, après tout, qui avait décidé de partir, de retrouver Amélie. Moi je ne faisais que suivre. Je ne l'aurais jamais laissé partir tout seul.
Ça faisait dix jours qu'Amélie ne s'était pas montrée au réfectoire. Du jour au lendemain, elle avait disparu. On savait tous que c'était compliqué, chez elle, mais là ça devenait vraiment inquiétant. Et personne ne nous disait rien, comme si ça ne nous concernait pas. Puis sa copine Séverine avait fini par lâcher le morceau, et la rumeur s'était répandue comme une mauvaise odeur. Tony n'avait quasiment plus fermé l’œil, il avait passé les nuits suivantes sur sa carte routière, mal caché sous les draps avec sa lampe de poche.
On était seuls, maintenant, sur la Nationale 4. Isolés sous nos casques, on ne se parlait pas. On avait qu'une idée en tête : chaque heure révolue, chaque kilomètre avalé nous rapprochait d'Amélie.
Vers quatorze heures, on s'est arrêtés pas très loin de Vitry-le-François. J'ai sorti les sandwiches du sac, Tony a retiré son casque. Il était ébouriffé, son visage était rouge et mouillé. Est-ce qu'il avait pleuré, est-ce que c'était à cause du vent glacé qui nous fouettait le visage ? Je n'ai pas osé lui demander. On a mâché le pain blanc et le pâté tiède. On a bu une gorgée d'eau, chacun à notre tour, au goulot. Et puis on est repartis.
Il commençait à faire très chaud. La route qui défilait me plongeait dans un état somnolent. Des platanes, des guérites, des bornes kilométriques. Des panneaux annonçant l'entrée de villages inconnus, traversés, survolés. Les heures s'étiraient, comme si ce voyage ne devait jamais prendre fin.
On a tout de suite trouvé l'auberge, à Baccarat, où Marco avait cet ami du service militaire, Seb, qui nous attendait. Elle était au bout d'une ruelle bordée de boutiques fermées, aux vitrines étincelantes de petits objets en cristal. Isabelle nous a accueillis très gentiment, elle avait préparé des spaghettis à la crème. On a dîné tous les quatre dans la grande salle vide. Seb faisait la conversation, il racontait ses souvenirs de l'armée avec Marco. Isabelle buvait un peu trop de vin. Ils ont posé des questions sur notre périple, sur ce qu'on cherchait exactement. Je ne sais pas pourquoi, mais à ce moment-là, Tony a tout déballé à propos d'Amélie. Le fait qu'elle ne voulait jamais quitter l'internat le week-end, pour retourner sur sa péniche. Ses larmes, dans le dortoir des filles, racontées par Séverine. Son beau-père, la nuit, l'histoire dégueulasse. Le procès qui aurait sûrement lieu d'ici quelques mois. C'était étrange, pour moi, d'entendre la voix grave et lente de Tony, après toutes ces heures de silence. Seb a repoussé son assiette. Isabelle a débarrassé la table en détournant les yeux. On a passé la nuit dans une chambre qu'ils ne pouvaient pas louer, à cause d'une fuite sous le lavabo.
Le lendemain, on a repris la route avant leur réveil, le ventre vide. Il faisait froid, j'avais mal dormi. Le paysage devenait de plus en plus vallonné, les Vosges n'étaient plus très loin. On traversait des villages avec des noms imprononçables et des géraniums aux fenêtres. Les dernières heures du voyage s'égrenaient de plus en plus lentement. Enfin, le clocher effilé de la cathédrale de Strasbourg s'est décidé à apparaître.
On a suivi le panneau qui indiquait Illkirch, là où était amarrée, quelque part sur le canal, la péniche de la tante d'Amélie. On a longé l'eau verte, et les cygnes qui y glissaient tranquillement. La péniche était là, immobile parmi les saules pleureurs.
On a garé les bécanes et on est descendus. Amélie était sur le pont, elle étendait des draps blancs au soleil. On enlevait nos casques au moment où elle s'est retournée. J'ai cherché le regard de Tony, mais il était tendu vers celui d'Amélie. Et elle, quand elle l'a reconnu, elle a eu ce sourire magnifique, déchirant. Une fissure qui laisserait enfin passer la lumière.

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