Tram

Dans cette magnifique ville surnommée «Les Chiens d’Orléans», ville délivrée des anglais par Jehanne d’Arc, six jolis ponts enjambent La Loire.
Le pont de Vierzon est le plus en amont sur le fleuve, il relie Orléans sur la rive nord à Saint-Jeanle-Blanc sur la rive sud. C'est un pont ferroviaire emprunté par la ligne des Aubrais - Orléans à Montauban-Ville-Bourbon. Cinquante mètres en aval, le pont routier René-Thinat relie à nouveau les deux villes. Le pont George-V est le pont emblématique de la ville, à 1,2 km en aval du pont Thinat, c'est l'un des deux ponts possédant ses deux extrémités sur le territoire de la commune avec le pont du Maréchal Joffre. Construit au XVIIIe siècle , il succéda au pont des Tourelles et fut successivement nommé dénommé pont Royal puis pont National. Il porte aujourd'hui une route ainsi que la ligne A du tramway d'Orléans. Le pont du Maréchal Joffre se situe à 700 mètres en aval du pont George V. Initialement construit en 1905 et connu sous les noms de pont Neuf, pont Nicolas II puis pont Joffre, il fut entièrement reconstruit en 1958. Le pont de l'Europe relie Saint-Jean-de-la-Ruelle au nord à Saint-Pryvé-Saint-Mesmin au sud, à la frontière ouest d'Orléans, à 1,4 km en aval du pont Joffre. Ce pont routier en arc datant de l'année 2000 a été imaginé par l'architecte espagnol Santiago Calatrava Valls. À 1,6 km en aval du pont de l'Europe, un pont autoroutier porte l'A71 entre La Chapelle-SaintMesmin au nord et de Saint-Pryvé-Saint-Mesmin au sud
Sous l’un d’entre eux, un amas de cartons encastrés les uns dans les autres symbolisent un endroit, un refuge, une maison en carton quoi…. ! Et voilà qu’il en sort, à quatre pattes, une femme filiforme, visage aux traits tirés, cheveux emmêlés. Elle semble avoir 45/50ans ; malgré ses vêtements rendus à l’état de fripes, elle garde une apparence propre et elle se soutient la poitrine.
C’est l'hiver, la Loire est prise par l’embâcle, une nouvelle journée bien froide de février se prépare. Ce crachin qui n’en finit pas, ce vent qui souffle si fort et balance les branches qui viennent se fracasser à terre au risque de détruire la modeste demeure.
Pour éviter de se laisser envahir par la peur, elle discute avec Kelly sa compagne de cœur qu’elle a vêtue d’un gilet de laine jaune fluo. Secouée de sanglots, elle évoque son passé lorsqu’elle vivait là-haut, au septième étage, un bel appartement situé plein sud sur les quais de Loire. Avec son conjoint, elle y recevait ses voisins et voisines dans sa salle à manger. Tous et toutes prenaient grand plaisir à la dégustation de mets préparés sur place par la maîtresse de maison, aux discussions à n’en plus finir, admirant le long fleuve pas toujours si tranquille mais fort agréable à la vue de chacun.
« Grâce, souviens toi, quand tu étais cadre dans l’entreprise, tu recevais de nombreuses éloges de la part de tes collègues, de ta hiérarchie. Admirée de tous et toutes pour ton savoir, tes compétences, ta gentillesse. Tu portais des vêtements de marque, ta coiffure était impeccable et ton maquillage soigné ; tu étais joyeuse et toujours prête, après l’ampleur de tes tâches administratives, à t’amuser, à surprendre tes collègues et amies…. toutes ces personnes avec qui tu partageais tant le travail que la vie personnelle, des sorties au restaurant, des soirées théâtrales….et bien d’autres évènements, tout ce qui peut apporter du bien-être. Malheureusement tu n’as pas pu mettre au monde l’enfant tant désiré alors tu as consacré toujours plus de temps à ton travail, tu ne comptais pas tes heures au détriment de ta vie de couple. Une vie
maritale de 22 ans et puis ce maudit licenciement ... la dernière arrivée, tu t’es retrouvée en première ligne sur la liste des départs. Ton époux, ton cher et tendre, celui qui t’avait demandé en mariage pour le meilleur et pour le pire n’a pas accepté la situation. Ah ! Si au moins vous aviez eu des enfants ! Peut-être que les choses auraient pris un tournant différent. Mais voilà, à te voir ainsi devenue sans emploi et plongeant dans la déprime, il n’a pas su t’aider à surmonter l’épreuve. Pire, il est parti, lâchement, te laissant seule et malheureuse à devoir gérer la maison. Les traites mensuelles, les factures abondantes, tu n’as pas pu faire face et il a fallu à peine douze mois pour que tu te retrouves à la rue. »
« Heureusement, toi Kelly tu as vite été là, ma seule et fidèle compagne à ne pas prendre la fuite au détour du premier chemin, car en de tels circonstances les amies … heu, je veux dire les soi-disant amies, elles aussi ont pris leurs distances. Je n’étais plus quelqu’un de fréquentable, j’étais mise au ban de la société. Il est arrivé que mon cerveau me joue de drôles de tours : je me revoyais au boulot, avec mon mari, auprès de mes amies… mais non impossible ; tout çà c’est fini ….. !!! Pour éviter de tomber dans la démence, la folie, je t’ai gardée blottie sur mon cœur. J’ai mis un second soutien-gorge plus imposant que le mien pour te tenir bien au chaud, tes 300 grammes ne me pèsent pas et puis je t’ai près de moi. Ta compagnie me comble à un point que tu n’imagines pas, elle m’a évitée plus d’une fois de commettre un geste irréparable »
D’un souffle fatigué, elle quitte du regard son admirable compagne pour embrasser l’horizon. Il pleut toujours, les réverbères s’allument, les piétons courent comme pour fuir quelque chose… et puis il y a celles qui vêtues de tenues fluorescentes oxygènent leurs neurones le long de ce fleuve. Les voitures envahissent la route, les travailleurs rentrent chez eux ; çà se bouleverse encore un peu plus dans la tête. A nouveau la nuit s’annonce longue …
Il se fait un peu tard, c’est l’heure où dans de vieilles estafettes les travailleurs sociaux font des rondes. De plus en plus nombreux sont les bénévoles, parfois des personnes handicapées, qui distribuent couvertures, boissons chaudes, nourriture et réconfort au travers de simples mots, de leurs sourires.

Elle est toujours là, assise sur un tronc d’arbre, sous ce pont de pierres, à l’abri de ce crachin ; au loin, une silhouette s’approche d’elle en souriant. C’est Corentin qui lui procure à chaque visite une petite pointe d’espoir et de réconfort. Aujourd’hui, il ne doute pas un seul instant que sa protégée va se réjouir avec lui de la bonne nouvelle qu’il lui apporte : un logement solidaire de type 1 s’est libéré à MOZAÏC St Jean de Braye ! Et c’est bien elle qui en a été désignée bénéficiaire, Corentin a tellement bien défendu sa cause. Il y a tout de même une condition qui n’a rien d’anodin. Cette résidence qui reloge des personnes dans le besoin est stricte sur un point : aucun animal de compagnie n’est admis et les locataires doivent accepter de signer cette clause sous peine de se voir refuser le logement.

Grâce, l’âme en peine, se met à réfléchir et retourne le problème dans tous les sens. Elle ne peut se résoudre à abandonner Kelly, son amie la ratte blanche qui n’a que 9 mois ; la sacrifier serait une véritable catastrophe car elle a été sa seule compagne et confidente depuis des mois et la seule à la comprendre, à sa manière. Grâce veut y croire. Peut-être que tout n’est pas perdu, qu’il serait possible de négocier ? Après tout, même si ce n’est pas commun, une ratte c’est bien petit, moins gros qu’un chat et tellement moins imposant qu’une panthère ! Qui se rendrait compte qu’elle est là ?
Alors elle accepte le rendez-vous avec le responsable de la résidence en se promettant de défendre Kelly envers et contre tous. Ces longs mois passés sous les ponts ne lui ont pas fait perdre espoir en l’humanité qui l’a pourtant si vite rejetée quand sa vie a pris un mauvais tournant…

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Œuvre produite dans le cadre des ateliers d'écriture organisés par le Chambray Touraine Handball