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Tu regardes l'enfant qui regarde le ciel. Dans vos yeux, la même absence. Rien qu'un gris de nuages bas et alanguis, élastique, quelque chose de presque écœurant à force de langueur. Le visage de l'enfant s'est teinté de la même nuance, lunaire, lointaine. Parce que ses joues, son front, sa peau même reflètent le vide au-dessus.
Tu lui tends la main. Voudrais partir. Esquiver la question avant même qu'elle n'existe.
— C'était comment, la neige ?
Elle n'a pas pris ta main. Ne l'a pas même regardée. C'est vers toi qu'elle lève son regard maintenant. Au vrai, tu ne sais que dire à cet instant. Tu as eu beau y réfléchir depuis longtemps, à de nombreuses reprises, rien n'est venu. Il te semble impossible de seulement t'en approcher : cette sensation de la neige.
L'enfant n'a jamais connu le moindre flocon. Ni ceux qui, lourds et lents, formaient des congères au bord des chemins, s'entassant à la manière onctueuse d'une crème fouettée au creux des assiettes à dessert. Ni ceux, plus légers, qui, tout juste nés, expiraient sans laisser plus de trace à la surface de la terre qu'un infime et humide fantôme. Les uns et les autres scellés dans le caveau d'une seule mémoire, la tienne.
Tu observes le paysage, le désert alentour, le sable et l'immobilité.
— C'était...
Tu scrutes ta peau ridée à la recherche des mots justes. Il faudrait te remémorer cette impression si singulière, la douceur du flocon délestant sur l'épiderme une once de ciel. Il faudrait pouvoir dire la morsure négligeable de la glace, dissipée sitôt que ressentie, une seconde à peine de délice frissonnant, l'impossible saveur de l'instant. Toi-même, tu n'es pas certain de savoir si tu l'aimais ou non, cette caresse de la neige où l'excitation semait son trouble, aujourd'hui lointain.
— C'était comment ? demande encore l'enfant.
Tu soupires.
Les questions souvent sont plus simples que les réponses.
— Ça tombait de partout, des milliards de flocons.
— Comme la pluie ?
— Non. Sans bruit. Mais...
Tu cherches des mots pour dire le silence. Le paradoxe contenu là-dedans te fait douter. Comment rendre le velours étouffé d'un paysage, la ouate épaisse de ce que l'on appelait le « manteau neigeux ». Cela n'avait rien d'un manteau en réalité, ni d'une couverture, mais quelque chose de profond où l'on pouvait sombrer. Bottés, on y creusait nos traces dans des grincements à la fois aigres et veloutés, comme deux mâchoires broyant une improbable couche de sucre glace, malaxant le silence. Pour partir, il fallait lever haut les genoux, en proportion de l'enfoncement. Et puis, finalement, anesthésiée par le froid, la fatigue.
— Viens, dis-tu dans un souffle.
L'enfant te suit au long du sentier ondulant entre les collines. Le soleil de mars assomme le paysage. Ici, tu te souviens qu'il avait neigé au jour de tes dix ans. La vague de froid avait pris de court le pays. On parlait à peine de réchauffement climatique ; on esquivait. Comme tu voudrais esquiver la question, maintenant, celle de l'enfant.
— Alors, c'était comment ?
— Parfois, hésites-tu, on ouvrait grand la bouche.
— On pouvait la manger, la neige ?
Le pouvait-on ? Tu fouilles le souvenir, à l'affût d'une mémoire des lèvres, de la langue tendue, enfant, à la caresse des flocons. Il te semble faire affleurer cette texture sans goût, lointaine, cet éclat sur les papilles, vif autant qu'insipide. C'était, crois-tu savoir, une saveur sans éclat, sans couleur, insaisissable. On s'inventait des histoires de chantilly, de meringue, d'esquimaux, mais en réalité rien. Insipide par essence ; le reste est imagination.
— Oui... Non, marmonnes-tu sans plus de certitude.
L'enfant renâcle. Elle cesse de marcher, croise les bras, t'accuse du regard.
— Je ne sais plus, avoues-tu. C'était seulement du froid qui tombait, tu vois. On en faisait des boules ! Des bonhommes aussi !
— Des boules ? s'étonne-t-elle.
Tu hoches la tête. Veux faire le geste. Les deux mains creusées que l'on réunissait pour tasser entre elles la matière gelée. Mais l'air chaud sous tes doigts n'a pas cette qualité. Tes paumes se rencontrent sans rien façonner que tu pourrais jeter en riant. Rien qui se désagrégerait en plein vol avant d'échouer, lamentable, à mi-course ou qui, soudain — miracle au cœur de la bataille — exploserait soudain de blancheur sur sa cible.
— Les bonhommes, racontes-tu pour dissiper ton malaise, étaient constitués de deux boules. Une grosse pour le corps, une plus petite pour la tête.
— Et le visage ?
— Une carotte pour le nez, des cailloux pour les yeux.
Le regard de l'enfant se perd sur les collines ; elle cherche à l'horizon quelque chose à quoi s'accrocher, la silhouette grossière d'un bonhomme de sable qui donnerait une idée, même vague, de son modèle ancien. Le vent soulève des nuages de poussière.
— Tout devenait blanc, essayes-tu encore, balayant d'un geste le panorama.
— Tout ? Même les arbres ?
La façon te revient dont la blancheur se déposait à la surface du monde, sur la moindre branche, sur les barrières et les pierres et les toits d'où elle tombait parfois sans prévenir en poudreuse légère ou en tas compacts qu'il faudrait balayer au soir pour ne pas glisser. L'air lui-même était blanc, un fumet primitif, immaculé. Tu revois aussi, quand au fil du temps, la froidure battait en retraite et laissait place au redoux. Quand on sortait déçu de voir souillée la pureté de l'hiver, cette mélasse brune, sale et visqueuse et liquide, qui collait aux semelles et n'avait plus rien en commun avec les flocons des jours joyeux.
— Je te montrerai des photos.
Soudain tu réalises qu'il ne reste rien de la neige : quelques images immobiles, ni froides, ni tout à fait blanches. Autant dire : pas assez pour en raviver un tant soit peu la vérité. Oui, tu réalises qu'il est des choses à jamais perdues.
Tu laisses l'enfance trottiner devant. Dans tes yeux, la nostalgie s'amoncelle en eau, sourde brûlure qui déborde et s'écoule et s'échoue sur le sol, aussitôt sombrée sous le sable. Disparaissant.
Elle se retourne vers toi et pointe l'index vers le ciel où vole un papillon. Puis, ardente, elle s'élance à l'assaut des collines, à l'assaut d'autres joies, celles qui restent à venir.
Tu lui tends la main. Voudrais partir. Esquiver la question avant même qu'elle n'existe.
— C'était comment, la neige ?
Elle n'a pas pris ta main. Ne l'a pas même regardée. C'est vers toi qu'elle lève son regard maintenant. Au vrai, tu ne sais que dire à cet instant. Tu as eu beau y réfléchir depuis longtemps, à de nombreuses reprises, rien n'est venu. Il te semble impossible de seulement t'en approcher : cette sensation de la neige.
L'enfant n'a jamais connu le moindre flocon. Ni ceux qui, lourds et lents, formaient des congères au bord des chemins, s'entassant à la manière onctueuse d'une crème fouettée au creux des assiettes à dessert. Ni ceux, plus légers, qui, tout juste nés, expiraient sans laisser plus de trace à la surface de la terre qu'un infime et humide fantôme. Les uns et les autres scellés dans le caveau d'une seule mémoire, la tienne.
Tu observes le paysage, le désert alentour, le sable et l'immobilité.
— C'était...
Tu scrutes ta peau ridée à la recherche des mots justes. Il faudrait te remémorer cette impression si singulière, la douceur du flocon délestant sur l'épiderme une once de ciel. Il faudrait pouvoir dire la morsure négligeable de la glace, dissipée sitôt que ressentie, une seconde à peine de délice frissonnant, l'impossible saveur de l'instant. Toi-même, tu n'es pas certain de savoir si tu l'aimais ou non, cette caresse de la neige où l'excitation semait son trouble, aujourd'hui lointain.
— C'était comment ? demande encore l'enfant.
Tu soupires.
Les questions souvent sont plus simples que les réponses.
— Ça tombait de partout, des milliards de flocons.
— Comme la pluie ?
— Non. Sans bruit. Mais...
Tu cherches des mots pour dire le silence. Le paradoxe contenu là-dedans te fait douter. Comment rendre le velours étouffé d'un paysage, la ouate épaisse de ce que l'on appelait le « manteau neigeux ». Cela n'avait rien d'un manteau en réalité, ni d'une couverture, mais quelque chose de profond où l'on pouvait sombrer. Bottés, on y creusait nos traces dans des grincements à la fois aigres et veloutés, comme deux mâchoires broyant une improbable couche de sucre glace, malaxant le silence. Pour partir, il fallait lever haut les genoux, en proportion de l'enfoncement. Et puis, finalement, anesthésiée par le froid, la fatigue.
— Viens, dis-tu dans un souffle.
L'enfant te suit au long du sentier ondulant entre les collines. Le soleil de mars assomme le paysage. Ici, tu te souviens qu'il avait neigé au jour de tes dix ans. La vague de froid avait pris de court le pays. On parlait à peine de réchauffement climatique ; on esquivait. Comme tu voudrais esquiver la question, maintenant, celle de l'enfant.
— Alors, c'était comment ?
— Parfois, hésites-tu, on ouvrait grand la bouche.
— On pouvait la manger, la neige ?
Le pouvait-on ? Tu fouilles le souvenir, à l'affût d'une mémoire des lèvres, de la langue tendue, enfant, à la caresse des flocons. Il te semble faire affleurer cette texture sans goût, lointaine, cet éclat sur les papilles, vif autant qu'insipide. C'était, crois-tu savoir, une saveur sans éclat, sans couleur, insaisissable. On s'inventait des histoires de chantilly, de meringue, d'esquimaux, mais en réalité rien. Insipide par essence ; le reste est imagination.
— Oui... Non, marmonnes-tu sans plus de certitude.
L'enfant renâcle. Elle cesse de marcher, croise les bras, t'accuse du regard.
— Je ne sais plus, avoues-tu. C'était seulement du froid qui tombait, tu vois. On en faisait des boules ! Des bonhommes aussi !
— Des boules ? s'étonne-t-elle.
Tu hoches la tête. Veux faire le geste. Les deux mains creusées que l'on réunissait pour tasser entre elles la matière gelée. Mais l'air chaud sous tes doigts n'a pas cette qualité. Tes paumes se rencontrent sans rien façonner que tu pourrais jeter en riant. Rien qui se désagrégerait en plein vol avant d'échouer, lamentable, à mi-course ou qui, soudain — miracle au cœur de la bataille — exploserait soudain de blancheur sur sa cible.
— Les bonhommes, racontes-tu pour dissiper ton malaise, étaient constitués de deux boules. Une grosse pour le corps, une plus petite pour la tête.
— Et le visage ?
— Une carotte pour le nez, des cailloux pour les yeux.
Le regard de l'enfant se perd sur les collines ; elle cherche à l'horizon quelque chose à quoi s'accrocher, la silhouette grossière d'un bonhomme de sable qui donnerait une idée, même vague, de son modèle ancien. Le vent soulève des nuages de poussière.
— Tout devenait blanc, essayes-tu encore, balayant d'un geste le panorama.
— Tout ? Même les arbres ?
La façon te revient dont la blancheur se déposait à la surface du monde, sur la moindre branche, sur les barrières et les pierres et les toits d'où elle tombait parfois sans prévenir en poudreuse légère ou en tas compacts qu'il faudrait balayer au soir pour ne pas glisser. L'air lui-même était blanc, un fumet primitif, immaculé. Tu revois aussi, quand au fil du temps, la froidure battait en retraite et laissait place au redoux. Quand on sortait déçu de voir souillée la pureté de l'hiver, cette mélasse brune, sale et visqueuse et liquide, qui collait aux semelles et n'avait plus rien en commun avec les flocons des jours joyeux.
— Je te montrerai des photos.
Soudain tu réalises qu'il ne reste rien de la neige : quelques images immobiles, ni froides, ni tout à fait blanches. Autant dire : pas assez pour en raviver un tant soit peu la vérité. Oui, tu réalises qu'il est des choses à jamais perdues.
Tu laisses l'enfance trottiner devant. Dans tes yeux, la nostalgie s'amoncelle en eau, sourde brûlure qui déborde et s'écoule et s'échoue sur le sol, aussitôt sombrée sous le sable. Disparaissant.
Elle se retourne vers toi et pointe l'index vers le ciel où vole un papillon. Puis, ardente, elle s'élance à l'assaut des collines, à l'assaut d'autres joies, celles qui restent à venir.
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