Terreur Joyeuse

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J'ai jamais entendu une dame crier aussi fort. C'est une grande personne, et pourtant elle est minuscule. Plus petite encore que moi, parce qu'elle tient dans une main. Mais c'est la main de King Kong, et lui, il est énorme. Il l'emporte dans les airs, tous les deux perchés sur la pointe d'un gratte-ciel. Je suis là-haut, avec eux, entre le soleil et la Terre, je... 
— Ça va mon petit chat, tu n'as pas peur ? 
La voix de Maman me catapulte dans le canapé. Je suis collé contre sa hanche, et sur l'écran de la télé, King Kong et la dame essaient de s'échapper. En vrai, je ne suis pas un chat, je suis Thomas, un petit garçon. Mais pour Maman, je suis souvent autre chose : un chéri, un lapin, un trésor. Même, parfois, un crapaud. 
Dans le cri de la dame, il n'y a pas que de la peur. La dame aime être là, dans la poigne de King Kong, à vivre une aventure ex-tra-or-di-naire. Oui, elle aime ça, comme j'aime quand Papa me soulève dans ses bras. 
 
***
 
Des fois, il me saisit et m'envole vers le ciel. Le sol que je touchais l'instant précédent s'éloigne soudain à toute vitesse, ma petite voiture me tombe des mains, rebondit avec un claquement sec. Mon ventre crépite, absorbe mes pensées, commande mon corps. 
J'ai peur. 
Et si, un jour, la peur devient plus grande que moi, est-ce que ce point pourra m'avaler jusqu'à me faire disparaître ? Où j'irais, alors, et est-ce que je pourrais revenir ? 
Mais finalement j'aime ça. En fait, je hurle de terreur joyeuse. Parce qu'au milieu du vide, je m'accroche aux mains de mon père. Je sens leur solidité, serrées autour de mon torse, la puissance des bras qui me portent. 
— Pose-le ! s'écrie alors Maman. Tu vois bien qu'il a peur. 
Le regard de Papa croise le mien, et nous savons tous les deux qu'il y a surtout du plaisir dans mon cri. Que passée la surprise, j'adore chaque instant de cet envol magique. Par terre, je peux tomber, me cogner, me blesser même, comme cette fois où j'ai trébuché et me suis affalé sur les gravillons, m'ouvrant le genou. Trois points de suture. Mais suspendu dans le vide au bout des bras de mon père, rien ne peut m'atteindre. Je suis en sécurité. Et je pourrais parier toute ma collection de billes que la dame ressent exactement la même chose, au creux de la main de King Kong. 
 
***
 
Le film fini, Maman m'emporte dans ses bras, des bras forts de pétrir la pâte pour cuire le pain et les brioches. Elle sent le sucre ; cette odeur rentre dans sa peau au travail, et à force, elle y reste tout le temps. Maman me borde bien serré dans mon lit. Il sent le soleil et les pissenlits, cet après-midi j'ai vu mon père plier les draps dans le jardin. 
— Ça va aller, mon lapin ? 
Je hoche à peine la tête, fabrique une petite moue triste. Plus Maman s'inquiètera, plus son câlin durera longtemps. Ses doigts filent dans mes cheveux, ses ongles gratouillent mon crâne. Ça m'envoie des frissons jusqu'aux orteils, je voudrais que ça dure toute la nuit, toute la vie. Une vie de sucre et de câlins. Elle finit par se pencher, toujours trop tôt. Je sens son poids enfoncer le matelas. Elle dépose un baiser sur mon front et sort de ma chambre en silence.
La porte mal fermée laisse filtrer le murmure froissé de leurs voix. Des sourires habitent leurs chuchotements et ma mère étouffe un éclat de rire. 
Je veux être avec eux, rire avec eux, faire partie de leurs secrets. Je me lève. Mes pieds nus caressent la moquette, comme un prolongement de la douceur du lit. 
— Mon gorille..., murmure ma mère juste derrière la porte. 
Elle a une voix bizarre, comme son visage quand j'entre dans la pièce : on dirait qu'il est barbouillé de couleurs différentes. Yeux bleus, joues roses, lèvres rouges, dents blanches, le marron de sa frange. 
— Oh mon dieu ! s'écrie-t-elle en me voyant sur le seuil. 
Elle s'accroche aux épaules de Papa. Il la tient par la taille, ses mains glissées sous sa jupe. C'est drôle que Papa fasse voler Maman aussi, mais je suis vexé qu'ils me l'aient caché.
— Papa, c'est pas un gorille !
Mon père dépose Maman sur la table, alors que je me fais toujours gronder si je m'assois dessus, et se retourne vers moi, aussi sérieux que lorsqu'il me demande si j'ai été sage à l'école. 
— Si, fiston, je suis un gorille. 
Je le fixe, gêné : il me fait forcément une blague. Pourtant, il parait si grave. Et il est immense, dressé au-dessus de moi. La lampe derrière lui dessine un géant noir. 
— Non, je bredouille en hésitant. 
Il s'agenouille devant moi. 
— Si, bonhomme. J'attendais que tu sois assez grand pour te le dire. 
— Michel, gronde doucement Maman dans son dos. 
Il lève la main pour l'interrompre, sans me quitter des yeux. 
— Le film de King Kong était un test, Tom : si tu avais eu peur, j'aurais attendu encore un peu. 
Je détaille mon père que je connais par cœur. Son épaisse barbe brune, ses cheveux bouclés, sa large poitrine velue. Mon père dit « poilue », mais ma mère le corrige toujours, elle dit que « velue » est un mot plus doux, un mot-caresse. Son regard me sonde et je peux presque l'entendre se demander si je suis prêt, si je suis digne de sa confiance. Il tire sur les longs poils bruns de son poignet. 
— Tu vois bien que ma fourrure dépasse de mon costume d'homme. Attention, Tom : tu dois garder le secret absolu. 
Je suis pas complètement sûr, mais il est vraiment convaincant. Derrière lui, même Maman reste sérieuse, nous enveloppant tous deux de son regard qui réfléchit. 
— Pourquoi ? finis-je par demander. Il se passera quoi, si les gens l'apprennent ? 
— Tu as vu King Kong ? 
J'avale ma salive, j'ai la gorge sèche tout à coup. J'ai bien vu que même un gorille géant pouvait être vaincu, et Papa est un petit gorille. Un grand homme, mais un petit gorille. 
— Alors pourquoi...
Je m'arrête aussitôt, incapable d'envisager ce que j'allais suggérer. 
— Pourquoi je ne me sauve pas ? complète-t-il. 
Je hoche la tête sans rien dire. Cette peur-là n'a rien de joyeux, je ne veux pas qu'il se sauve. 
— Parce que je veux rester avec ta maman et toi pour vous aimer trèèèèès fort ! rugit-il soudain en m'arrachant au sol. 
Je saisis sa chemise alors qu'il m'envole et que la peur se dilue dans cette sécurité familière : la force de ses bras, le parfum de la lessive. 
— Moi aussi, quand je serai grand, je serai un gorille ? je demande en reposant les pieds au sol.
 
***
 
Il avait hoché la tête. 
À cause de ce hochement de tête, j'avais cru dur comme fer pendant des années que mon père était un gorille, un gorille pour de vrai. Cela m'avait donné le sentiment de vivre l'aventure, tous les jours ; d'être spécial, dans une famille spéciale. Quand j'eus trop grandi pour y croire encore, il était trop tard pour que je change : la poésie dessinait ma vie bien plus que la réalité. Comme mon père, qui se moquait de travailler à l'usine tant qu'on le laissait rêver. Comme ma mère, qui pensait que nos élucubrations étaient le meilleur moyen de dénoircir le monde. 
Ce soir, mes parents m'attendent au milieu du public, leurs mains prêtes à m'applaudir. Face au miroir, je remonte la fermeture Éclair de mon costume. 
Il est temps pour King Kong d'entrer sur scène. 

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