Serena

Le noir. Un affreux vide de noirceur. Un abîme de ténèbres dont nul ne pouvait émerger.
Tout était noir, dans ma tête. Les sourires pleins de pitié des autres, leurs attentions, je n'en avais que faire. Les couleurs de la vie s'étaient comme brusquement muées en gris. Je m'étais attendue à ressentir une rage immense, un désespoir incommensurable, mais non. Tout était passé en arrière-plan, étouffé par une vague noire et visqueuse qui m'étranglait.
Était-ce de la haine ? De la haine contre la vie, de m'imposer un destin si cruel ? De la haine contre elle, d'avoir disparu si soudainement ? De la haine contre les éléments qui m'avaient volé ma vie ?
Quand on se sait destinée à souffrir, on finit par s'y résigner. Mais la vie paraît vide de sens. Alors pourquoi aimer, rire, espérer ? Ce sont des choses que l'on peut perdre d'un claquement de doigt. Alors ça n'a plus de sens, pour moi. Cela sonne creux, comme les rires et les embrassades.
L'un des êtres que je chérissais le plus au monde a disparu. Comment devrais-je faire pour feindre l'indifférence ?
Celui qui a dit qu'« aimer, c'est prendre le risque de souffrir » ne savait pas de quoi il parlait. L'étendue de ma douleur est inimaginable, c'est comme si jour après jour, je perdais un morceau de mon âme, si je regardais mon sang couler à flots.
 Mais le pire, c'est que je semble la seule à ne pas l'avoir oubliée. Mon père, ma mère, mon frère... Ils font tous comme si de rien n'était, comme s'il ne s'était rien passé. Suis-je la seule à vouloir honorer son souvenir, à me rappeler d'elle ?
Je regarde le feu de camp jeter des ombres sur l'herbe. Ma famille a eu la bonne idée de m'envoyer en colo pour « me remonter le moral ». Ils voudraient que je danse, que je chante ? Que je l'oublie complètement ?
 Les flammes poursuivent leur ballet agité. Je me sens comme elle, à cet instant, si brûlante, si impétueuse. Mais elles sont à l'origine de ma douleur. Je me crispe, choquée de constater que je m'identifie à ces tueuses. Leur danse enflammée sème la mort, et pourtant elles m'attirent inextricablement.
Je me lève brusquement, abandonnant les autres à leurs rires et leur joie. Tout ça, je ne le connaîtrai plus jamais, à cause des éléments.
Je m'éloigne en direction des tentes, et Morgane, une des monitrices, m'observe fixement en silence. Je hausse les épaules et m'engouffre dans la forêt. Tant pis si c'est interdit. Là, tout ce que j'ai envie de faire, c'est de courir dans les bois, de laisser libre cours à ma rage et de me laisser aller un moment.
J'ai toujours adoré la course. Elle me disait souvent que le vent me portait. Le cœur serré, je m'élance à corps perdu, ma courte chevelure rousse ballottée par une petite brise. J'entends l'écho de mes pieds résonner jusqu'au plus profond de mes os, jusqu'aux entrailles de la terre, et, étrangement, cela m'apaise. Je pourrais courir pour le restant de l'éternité, pour oublier, mais je sais que mon passé finira toujours par me rattraper.
Entre les arbres, j'aperçois une énorme masse grise, et je m'arrête, étonnée, avant de m'en approcher. C'est une sorte de palais aux nombreuses arches, terrasses, piliers, et balcons, très aéré, et aux façades ornées d'arabesques et de motifs géométriques entrelacés harmonieusement. Mais je constate qu'un de ses pans est parsemé de cicatrices noires. Le feu est passé par ici, et le bâtiment n'en est pas sorti indemne. À l'ouest, où une petite rivière gazouille joyeusement, je vois un mur qui semble rongé par l'eau. À l'intérieur, du lierre l'enserre, et de la poussière ainsi que des roches s'y sont accumulées : la terre en a repris possession. Sur le côté nord, des morceaux de la façade manquent à l'appel, puis se sont effondrés, et d'autres paraissent déformés. Sans doute l'œuvre du vent.
Cet endroit m'intrigue, et me fait oublier ma peine. En ce lieu, les différents éléments se sont associés pour faire d'une construction humaine un havre de paix, qui résiste au passage du temps malgré ses blessures visibles. Il incarne la nature : sa beauté, sa générosité, mais aussi sa dureté.
- C'est beau, n'est-ce pas, Alix ? C'est si apaisant... Ici, la rage et le désespoir n'ont pas cours. Juste le calme.
Cette voix soudaine me fait sursauter. Je me retourne prestement et découvre Morgane. Elle m'a suivie !
Je meure d'envie de lui crier dessus, de me défouler sur elle, mais je n'en ai pas le cœur. Morgane est jeune, elle doit avoir une vingtaine d'années, sa longue chevelure noire et ondulée, son doux regard violet, sa voix mélodieuse... Tout chez elle m'inspire confiance. Alors les mots se bousculent pour sortir de ma bouche :
- Ma sœur, Serena, est morte dans un incendie. Elle tentait d'aider des gens à sortir de chez eux avant qu'un tsunami déclenché par un tremblement de terre n'envahisse le littoral. A cause de l'extrême sécheresse, un feu de forêt s'est déclaré, et quand le vent a tourné, il s'est dirigé droit vers l'endroit où se trouvait ma sœur. Et... je ne sais plus ce que je ressens, si je suis en colère contre Serena, contre la vie, ou contre la nature et les éléments qui ont causé sa perte !
Je ferme les yeux, et je sens la douleur, aussi vive qu'au premier jour. Morgane pose sa main sur mon épaule et déclare :
- Ta sœur est morte avec courage. Mais ce n'était la faute de personne. Serena avait conscience des risques de ses actions, mais elle les a assumés avec bravoure. La nature n'en est pas responsable. Elle est redoutable, mais pas malfaisante. Tu ne dois pas te condamner à cause d'un accident. Ce n'était qu'une malheureuse coïncidence.
Je suis enfin en paix avec mon cœur et mon esprit : dans ce lieu, je me sens en harmonie avec la nature et les éléments. Les éléments ne sont pas malveillants, ils se contentent d'être, tout simplement.
Avant de suivre Morgane, je jette un regard vers le ciel. Ici, la pollution lumineuse n'empêche pas de voir les étoiles, et j'en aperçois une brillant plus fort que les autres. Au revoir, Serena. 
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