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Tom aperçut la maison en haut de la côte, ses contours pâles derrière un rideau de poussière. Le vent soufflait par rafales. Tom coupa le moteur. Le silence prit toute la place, un silence que seuls les grands espaces savent fabriquer.
Earl l'attendait sur le perron. Il fit un geste de la main comme pour vérifier que son fils n'était pas une illusion. Tom monta les marches. Son père avait encore maigri. Son jean flottait autour de ses hanches et sa chemise semblait appartenir à quelqu'un d'autre.
— Longue route ? lança son père.
Tom acquiesça, posa son sac près du mur. Le bois du perron craquait sous leurs pieds. Rien ne bougeait, sinon quelques herbes brûlées qui se couchaient et se relevaient sous les rafales. L'air sentait la terre chaude et la poussière.
— Blue ne voit plus rien, annonça Earl.
Tom inspira.
— Depuis quand ?
— Ça fait un moment.
Un silence.
— Faudra s'en occuper, ajouta son père.
Tom comprit. Il hocha la tête sans répondre.
Il regarda les mains de l'homme qui se tenait devant lui : les ongles cassés, les veines saillantes. Ces mains avaient bercé des veaux, réparé des clôtures, enterré trop de bêtes.
Tom se souvint de l'haleine chaude des animaux. De sa mère. Juste une silhouette fine et une photo sur le buffet du salon. D'un après-midi où Earl l'avait hissé sur Blue pour la première fois. Il avait neuf ans. Earl n'avait rien dit, juste posé sa main sur la croupe du cheval. L'enfant qu'il était n'avait pas oublié ce geste.
***
En fin d'après-midi, ils sortirent vers l'enclos. Blue était là, immobile près du bac vide. Sa robe avait perdu tout éclat. Quand Tom s'approcha, le cheval tourna la tête vers un point au hasard.
— Il t'entend, souffla Earl.
— Il ne souffre pas trop ?
— Pas encore. Mais ça va venir.
Tom sentit quelque chose se tendre en lui.
— Je vais le faire, dit Earl.
— Si tu veux.
— Ça sera rapide.
Tom observa son père et comprit que celui-ci n'en avait pas la force :
— Donne-moi le fusil.
Earl ne bougea pas.
Tom répéta, plus bas :
— Donne-moi ça.
Earl finit par tendre l'arme. Un geste lent, presque fragile.
Tom chargea le fusil. Il posa une main sur l'encolure de Blue. Le cheval frissonna. Le tir claqua, sec et bref. Blue s'effondra comme une ombre qui s'éteint.
Earl détourna le regard.
Ils creusèrent ensemble derrière le hangar. La terre résistait, sèche, pleine de cailloux. Ils utilisèrent la tarière. Le trou prit forme.
Ils y basculèrent le corps du cheval.
Earl dit une phrase que Tom ne comprit pas, peut-être parce qu'elle était trop basse ou parce qu'elle n'était pas destinée à être entendue. Ils rebouchèrent. Un monticule de terre fine, une pelle plantée debout comme une croix.
Tom s'assit dans l'herbe sèche. Earl resta debout, les mains sur les hanches, la tête penchée. Le vent se leva un peu. Pas beaucoup. Juste assez pour soulever une poignée de poussière et l'emporter vers l'est.
— Je peux rester deux jours de plus.
Son père hocha la tête.
Rien d'autre.
Mais pour eux, c'était assez.
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