Je la regarde courir. Elle est rapide et élancée. Elle est même élégante. J'adore la regarder courir. Je viens à chacun de ses entraînements.
À chaque fois, elle lève les yeux au ciel. Elle me répète que je ne suis pas obligé de venir. Mais, à chaque fois que je lui fais des grands signes depuis les gradins, elle sourit.
Une fois, elle m'a avoué qu'elle court mieux quand je suis là. Elle avait ajouté en riant :
— C'est peut-être juste une impression. Mais ça fait du bien de voir quelqu'un m'encourager en silence !
Elle aime ça, le silence.
Un jour, elle m'a confié qu'elle court pour ne plus entendre les gens parler. Elle court pour n'entendre que le vent dans ses oreilles.
Je peux la comprendre. Parfois, moi aussi, j'aimerais pouvoir me lever de mon fauteuil roulant et filer aussi vite que le vent. J'aimerais pouvoir courir aussi vite qu'elle. J'aimerais pouvoir échapper aux commentaires que j'entends depuis mon accident.
De temps en temps, quand elle finit son entraînement, elle vient vers moi. Elle sourit et elle a les yeux brillants.
Quand elle arrive à ma hauteur, je vois son visage encore rougi par l'effort. Elle pose ses doigts sur la poignée de mon fauteuil. Ensuite, elle me dit :
— Ferme les yeux, Abel...
Je l'écoute sagement et je ferme les yeux. Elle desserre le frein de mon fauteuil. Elle prend une grande inspiration et me pousse jusqu'à la piste de course.
Je sens la rosée du matin sur mon visage. Elle s'entraîne toujours très tôt. Dans ces moments-là, je ressens toujours un frisson.
Elle m'emmène toujours dans des coins où il n'y a jamais personne à cette heure-là, comme des terrains de sport et des gymnases.
***
Un jour, pourtant, elle m'emmène en ville. Je suis très nerveux.
Je n'ai quasiment pas mis un pied dehors depuis l'accident. Je déteste sentir le regard des gens sur moi et leurs chuchotements. J'ai envie de leur dire que ce n'est pas définitif et que je vais bientôt sortir de ce fauteuil.
On s'installe à la terrasse d'un petit café. Elle me lance :
— Je sais que tu n'es pas sorti souvent depuis que tu es arrivé au centre de rééducation. La plupart des autres patients le font, pourtant.
— La plupart des autres ne sont pas en fauteuil, je lui réponds.
— C'est vrai, reconnait-elle. C'est affreux, n'est-ce pas ? On met du temps avant de s'y habituer.
On se met à discuter longuement : de la douleur, du regard des autres et des questions qu'on se pose comme « Quand vais-je remarcher ? ». On parle du sport, aussi, de notre passion pour nos disciplines respectives et de la liberté que ça représente.
Elle me décrit sa reprise et ses frustrations. Elle me parle ensuite de ses découvertes, des sensations nouvelles qu'elle ressent désormais quand elle court. Elle a l'impression de se vider l'esprit quand elle s'élance sur la piste, comme si elle prenait sa revanche sur la vie.
Elle ajoute :
— Tu penses peut-être que tu sais déjà tout du sport. Tu penses que tu connais déjà toutes les sensations que tu peux ressentir en t'entrainant ici. Mais quand tu reprendras la pratique, tu t'apercevras que ça n'a rien à voir. Chaque pas que tu feras va te donner envie d'en faire un de plus.
Elle avait été amputée de la jambe gauche à cause d'un cancer. À l'époque, elle ne courait pas encore, mais elle faisait de la danse. Elle avait hurlé et pleuré quand elle a su qu'elle ne pourrait plus en faire. Elle se souvenait de la douleur comme si c'était hier. La maladie avait brisé ses rêves.
Mais le sport lui en a trouvé d'autres. Aujourd'hui, elle revient chaque jour s'entraîner avec une attelle. Et elle est devenue la meilleure coureuse du centre au 800 mètres.
***
Depuis notre virée en ville, je me suis promis de sortir plus souvent. J'ai plus ou moins respecté cet engagement. J'ai encore du mal à mettre un pied dehors seul. Je préfère avoir quelqu'un pour m'accompagner et me changer les idées. Mais je sors et c'est un grand changement !
Aujourd'hui, je la regarde courir avec un petit sourire en coin. Elle finit son tour de piste et lève les yeux. Elle me cherche du regard. Et quand elle me trouve, elle a l'air à la fois surprise et heureuse. Elle s'approche. Je l'attends.
Je lui dis avec une pointe de fierté dans la voix :
— Je t'avais bien dit que je serais en béquilles avant la fin du mois de mars.
Elle admet s'être trompée et pose ses affaires sur le banc dans un geste familier. Je connais ce mouvement par cœur. Je pourrais dessiner la courbure de son dos qui se penche sur le côté. Je pourrais aussi dessiner cette mèche de cheveux rebelle qui s'échappe toujours de ses tresses. Cette mèche que j'ai toujours, toujours envie de ranger derrière son oreille.
Puis tout à coup, ses mains sont sur mes épaules. Et j'entends, chuchotée au creux de mon oreille, cette phrase que je connais tant :
— Ferme les yeux, Abel...
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Cette œuvre est une adaptation de la nouvelle Ferme les yeux, Abel... de Maia Acklins.
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