Toute histoire commence un jour, quelque part. La mienne a vu le jour sous le triste soleil de Beni, dans le Nord-Kivu, à l’Est de la République Démocratique du Congo. Beni, région sacrifiée, choquée par des tueries à répétition. J’en ai aussi été victime. Je ne suis pas sûre que j’arriverai à effacer ce jour sombre et funeste où tout s’est effondré autour de moi, ce jour où la noirceur a inoculé son venin dans mes veines. Je m’appelle Sandra. J’ai 14 ans. A mon âge, j’ai vécu des choses, j’ai vu des choses qu’un enfant ne pourrait jamais voir. Je suis une survivante. Je suis une fugitive. Ils sont à mes trousses, ils me recherchent partout. C’est eux qui ont enveloppé Beni dans des draps de sang. C’est eux qui continuent d’endeuiller Beni. C’est eux qui font pleuvoir du feu sur tous nos champs, toutes nos maisons. C’est eux qui ont planté et fait germer les grains de la peur et du désespoir dans les cœurs de nos pères, nos mères, nos frères et nos sœurs. C’est eux ! Regardez ! Nos champs ne sont plus cultivés, les enfants ne vont plus à l’école. Le tourbillon de l’angoisse a offusqué le courage de nos vaillants parents. A cause de ces mécréants.
Et moi, Sandra, ils sont à ma recherche. S’ils mettent la main sur moi, ils me violeront encore. Ils me tueront et mangeront mon corps. Ils ont peur de ce que je pourrai raconter sur eux. Je viens de commettre une chose horrible. Je l’ai fait pour Beni. Je l’ai fait pour moi, pour ma famille, pour tous ceux qui ont perdu des êtres chers à Beni.
Tout a commencé un vendredi soir. Toute ma famille était présente à notre domicile. Maman préparait le makayabo à la cuisine, papa regardait la télévision et mes deux frères jouaient aux cartes au salon. Moi je faisais mon devoir dans ma chambre lorsque, soudain, j’entendis un fracas sur notre porte. Ce bruit fut suivi de trois tirs de kalachnikov. Je m’empressai de lorgner à travers la porte. C’est à ce moment que je vis mon père par terre, mort. Mes deux frères, morts ! Alors que je voulais me cacher sous le lit, une main solide m’empoigna et me conduisit au salon, là où ma mère, ficelée, pleurait, hurlant de douleur. Sous mes yeux, dix hommes passèrent sur elle en la violentant. Lorsque chacun finit à étancher sa soif érotique, ma mère, ils la tuèrent ! Sous mes yeux... Je n’ose vous dire comment... J’ai honte ! En plus, vous n’imaginez pas la peur que je ressentis lorsqu’ils se tournèrent vers moi pour me faire subir le même sort que ma mère. Par bonheur, au même moment, un crépitement de balle se fit entendre non loin de notre maison. Leur chef, Kambi (c’est comme cela que je les entendais l’appeler) leur demanda de s’en aller et m’amener avec eux. C’est ce qui m’empêcha d’être violée ce moment-là.
Je n’étais pas sauvée pour autant. Le même soir, lorsque nous arrivâmes à leur camp, trois hommes me violèrent. Kambi, gentil Satan, les surprit et les tua. Puis il instruisit à ses hommes que personne ne devait porter sa main sur moi. Il leur fit savoir que j’étais désormais sa propriété. C’est ce qu’il me signifia encore trois jours après, lorsqu’il m’invita dans son lit : « Tu n’as plus rien à craindre. Tu es désormais sous ma protection. Accepte d’être ma femme et rien ne pourra t’arriver. »
L’enfoiré ! Il me dégouttait. Je le regardais parler, sûr de lui. J’avais envie de l’égorger vif, comme il le faisait avec nos frères et sœurs à Beni. Comment un homme qui pouvait avoir quarante ans pouvait dire de telles choses à une petite fille de quatorze ans ! J’étais seule, je n’avais personne sur qui compter. Je pensais que le volume de mes larmes l’engloutirait, lui et ses hommes. Je n’y pouvais rien. J’étais restée leur prisonnière. Je les accompagnais partout où ils allaient perpétrer leurs actes de cruauté. J’étais témoin de plusieurs sortes d’ignominie. Des hommes et des maisons qu’ils brûlaient, des femmes qu’ils violaient, des enfants qu’ils broyaient dans des mortiers, impunément. Chaque jour, nous parcourions des milliers de villages qui subissaient le même sort. Ils m’obligeaient à porter leurs armes, à préparer pour eux la nourriture, la plupart des fois, des singes qu’ils abattaient. Chaque nuit, chaque fois qu’il le souhaitait, j’étais dans le lit de leur chef Kambi.
Cela dura huit mois.
Un jour, alors que je planifiais déjà un moyen de me sauver, à venger la mort de mes parents et de tout le peuple mutilé à Beni, une occasion en or se présenta. J’étais dans son lit encore une fois. J’avais passé nuit dans sa chambre. Comme il avait trop bu, il ne m’avait pas chassée après son acte, comme il en avait l’habitude. Il avait aussi oublié de ranger ses armes.
Je pensais à tout ce qu’ils m’avaient fait faire. Tout ce qu’il m’avait fait subir. Je pensais à mes parents, à tous les gens que ces rebelles avaient tués sous mes yeux. J’étais déterminée à me venger. Je m’emparai d’un poignard. Je l’enfonçai droit dans son cœur. Comme je maitrisais déjà le camp, tous ses passages secrets, je réussis à quitter l’endroit, incognito. Il fallut à ses hommes au moins trois heures pour s’apercevoir de ce qui s’était passé. J’étais déjà très loin. Je courais. Je courais. Je continue de courir jusque maintenant. Mais pour aller où ! Je n’ai nulle part. Je ne connais personne. Tout mon village a été calciné. Après huit mois passés auprès des assaillants, ceux que j’ai accompagnés dans des safaris contre mon peuple, je pense avoir perdu quelques facultés humaines. J’inspire la peur. La brousse m’a changée. Aujourd’hui ils sont à ma recherche pour venger la mort de leur chef. Trois jours sont passés depuis que je me suis enfuie après l’avoir tué. Oui ! Je l’ai tué. Combien de vies, eux, ils ont ôtées ? Combien d’enfants, eux, ils ont arrachés à leurs mères ? Pourtant ils n’ont jamais été jugés ! Des enfants comme moi, il y en a encore plusieurs sous leurs jougs. Ils vivent dans la peur. D’autres sont à leurs services. Il ne passe pas un seul jour sans qu’un acte de terreur ne soit commis. Les ADF, eux, ils courent toujours...
Même si j’ai peur, je crois que ma conscience est tranquille. J’ai vengé Beni ! J’ai lancé un SOS pour ma région longtemps oubliée !