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Assis sur le canapé devant le téléviseur allumé, Michel lançait des regards furtifs à Annie, occupée à nettoyer les champignons qu'ils étaient allés ramasser la veille. Elle brossait chacun d'entre eux avec une méticulosité agaçante. Son extrême maniaquerie pourrissait l'existence du septuagénaire depuis si longtemps. Mais aujourd'hui, l'exaspération habituelle que lui procurait cette vision des chapeaux de coulemelles, exempts de saleté et bien alignés, se muait en soulagement. Un sourire diabolique se dessina sur ses lèvres. Demain, cette femme ne ferait plus partie de sa vie et encore moins de ce monde. Il n'y avait pas de failles dans son plan. Le meurtre parfait existait bel et bien. Il regrettait seulement que, contraint au secret, personne n'en sache jamais rien.
Vu de l'extérieur, leur couple donnait l'illusion d'un bonheur tranquille. Son épouse et lui étaient mariés depuis quatre décennies et quelques printemps. Aux trois premières années idylliques qu'ils avaient partagées avaient succédé cinq fausses couches, et autant de disputes au compteur que de jours écoulés à se ressasser ce qu'aurait pu être leur quotidien. Il avait connu une Annie rieuse, vive et mutine. À chaque espoir de future naissance avorté, elle s'était révélée plus distante, plus autoritaire et méprisante. Ils ne communiquaient plus, les éclats de voix et les silences glacés avaient remplacé les babillages légers et les déclarations enflammées du début. Michel n'en pouvait plus des incessants reproches d'Annie. Pour autant, il n'était jamais parti. Par habitude. Par intérêt aussi. Le domaine appartenait à sa femme, comme l'argent hérité de ses parents. Lui n'avait été que salarié et ne percevait aujourd'hui qu'une maigre retraite. À présent que les terres avaient été vendues, faute de successeurs, lui et Annie ne partageaient plus rien. Ou presque... ils allaient encore ramasser quelques châtaignes ou champignons selon les saisons. Heureusement, Michel comptait quelques amis et sa sœur qui habitait à quelques centaines de mètres de là. Lui et cette dernière étaient très proches.
Michel avait tout planifié. Ce soir, Annie servirait une poêlée de coulemelles pour le dîner. Il prétexterait ne pas avoir faim. Pour ne pas éveiller les soupçons de sa femme, il s'était rendu la veille chez sa sœur qui souffrait d'une forte grippe. Quoi de moins surprenant que de se retrouver contaminé à son tour et de simuler un manque d'appétit.
Michel était un expert de ces mets recherchés. C'était lui qui avait initié son épouse. Mais s'il lui avait enseigné l'art d'identifier à coup sûr les champignons plus délicieux, lui connaissait également les autres. Les sosies. Les maudits. Au cours d'une promenade, il avait repéré un lieu où pullulaient des espèces de lépiotes très toxiques. Le coin se trouvant tout proche de celui où sa femme remplissait avec ferveur son panier de délicieuses coulemelles, il n'avait eu aucune difficulté à y ajouter discrètement quelques lépiotes. Une quantité infime suffisait. Qui pourrait se douter que tout cela était prémédité ? Lorsque sa femme commencerait à se sentir mal, il ferait trainer un peu, finirait par appeler le SAMU en minimisant les symptômes, prétexterait sa fièvre pour ne pas conduire. Le lendemain, elle serait morte. L'autopsie révèlerait un empoisonnement, mais comment prouver qu'il en était responsable ? Sa femme avait ramassé les coulemelles avec lui, elle les avait cuisinées. L'enquête conclurait à une intoxication accidentelle. On évoquerait dans le journal l'importance de bien identifier les champignons. Il arborerait une mine triste de circonstance. Il serait veuf. Et héritier. Il quitterait ce coin paumé et proposerait à sa sœur de l'accompagner.
***
Après le déjeuner, Michel monta s'allonger pour donner du crédit à son état fébrile.
Dans quelques heures, sa femme serait condamnée. Il fallait compter entre quatre et six heures pour que le poison agisse. D'abord, des symptômes digestifs sévères puis l'attaque du foie et des reins. Tout s'enchainerait très vite. Par précaution, il lui subtiliserait discrètement son téléphone. Il la regarderait mourir sans une once de remords. Elle n'était plus la femme qu'il avait épousée. Juste une vieille mégère qui lui était étrangère. Pour passer le temps, il alluma la télévision de sa chambre, tenta en vain de joindre sa sœur, puis finit par lire un peu. Enfin, il fut l'heure de dîner. Des années qu'il attendait cela, ce jour où son épouse ne serait plus. Des mois que cette idée diabolique avait germé dans sa tête sans qu'il n'ose se lancer. Et puis cette aubaine, l'état grippal de sa sœur qui justifiait qu'il n'aurait pas faim ce soir sans éveiller les soupçons.
***
Annie s'affairait dans la cuisine sans se douter que c'était son dernier repas.
─ Un peu de soupe ? proposa-t-elle du bout des lèvres, comme si servir son mari la répugnait.
─ Oui, mais juste un fond. Je ne me sens pas très en forme, annonça-t-il dans une toux forcée.
Elle lui lança un regard sans empathie. Il n'était pas dupe, leur désamour était réciproque.
─ Je t'avais pourtant dit de te faire vacciner ! Quelle idée d'aller voir ta sœur hier ! Mais comme toujours, tu n'en fais qu'à ta tête !
─ Tu ne pourrais pas avoir une parole aimable pour une fois ? Tu fais toujours un drame de tout !
─ N'empêche, ta sœur était bien abattue quand je suis allée lui rendre visite en début d'après-midi ! Elle n'avait même pas la force de se faire à manger ! Heureusement, j'avais cuisiné pour elle.
Il se sentit coupable de ne pas y avoir pensé. Il essaierait de la rappeler après le repas. Sa sœur vivait seule et avait toujours eu une petite santé.
─ Tu lui as amené de la soupe ? demanda-t-il en tournant négligemment la cuillère dans la sienne, comme le ferait quelqu'un qui n'avait pas d'appétit.
─ Non, elle en a assez de la soupe. Je lui en ai laissé un litre il y a deux jours. D'ailleurs, tu ne m'en voudras pas j'espère, je lui ai apporté la poêlée de champignons. Elle s'est servie généreusement. Ça m'a fait plaisir de la voir manger avec autant d'entrain.
Michel reposa lourdement sa cuillère, blanc comme un linge. Son regard sans expression vient accrocher celui de son épouse.
─ Ben quoi ? Ne me fixe pas comme si j'avais commis un crime. De toute façon, tu n'as pas faim.
Il sentit un bourdonnement lui envahir les tempes.
─ À quelle heure es-tu allée chez elle ?
─ Après le repas de midi, quand tu es monté pour ta sieste. Pourquoi ?
Quatre à six heures.
Il se leva brusquement, fit tomber sa chaise avec fracas.
Son regard chercha l'horloge. Calcula. Recalcula.
Quatre à six heures.
Peut-être qu'il restait du temps.
Peut-être pas.
Son téléphone vibra sur la table.
Il sut.
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