Quand La Nature Crie.

La première fois, c'était le feu. L'odeur de fumée est entrée par la fenêtre avant même que l'on ne comprenne ce qui se passait. Au début, on pensait que quelqu'un faisait un barbecue trop tôt dans la saison. Puis les sirènes ont commencé à hurler dans la vallée. Papa a regardé son téléphone, très longtemps, sans rien dire. Quand il a relevé les yeux, sa voix était différente : « La montagne brûle. » Je suis monté dans ma chambre et j'ai ouvert la fenêtre. Au-dessus de la forêt que je voyais tous les jours depuis ma maison, un immense nuage gris montait dans le ciel. Le vent soufflait fort et poussait la fumée vers le village. Derrière les arbres, quelque part, les flammes avançaient. Cette forêt, je la connaissais presque par cœur. Quand j'étais plus petit, j'y allais souvent avec mon grand-père. Un jour, on avait construit une cabane avec trois planches, deux branches et un vieux clou tordu. Elle était toute bancale et la pluie passait à travers, mais mon grand-père disait que ce n'était pas grave, parce que l'important n'était pas la cabane, c'était l'arbre qui la portait. « Les arbres sont les poumons de la montagne », répétait-il toujours. À la télévision, les images montraient des flammes courir entre les troncs comme si la forêt était faite de papier. Les pompiers semblaient minuscules. Le vent attisait le feu, l'air invisible le poussait plus loin, toujours plus loin. La nuit, on voyait une lueur orange au-dessus des crêtes, comme si la montagne elle-même brûlait de l'intérieur. Le lendemain matin, de la cendre tombait du ciel. Elle se déposait sur les voitures, sur les jardins, sur mes mains. On aurait dit de la neige sale. Trois jours plus tard, l'incendie s'est arrêté. Pas parce qu'on l'avait vraiment gagné, mais parce qu'il ne restait presque plus rien à brûler. 
La deuxième fois, c'était l'eau. La pluie est arrivée d'un coup, lourde, continue, presque violente. Au début, tout le monde était soulagé. On se disait que ça allait enfin nettoyer l'air et éteindre les dernières braises. Mais la terre brûlée ne retient plus l'eau. Alors la pluie a commencé à dévaler les pentes de la montagne, emportant la boue noire, les pierres et les branches calcinées. La rivière a grossi, puis encore grossi, jusqu'à sortir de son lit. Des routes ont disparu sous l'eau. Des caves ont été inondées. Les pompiers sont revenus dans le village, mais cette fois si pour sauver les habitants des maisons inondées.
 La troisième fois, c'était la terre. Une semaine plus tard, notre classe est montée voir la forêt. Enfin... ce qu'il en restait. Il n'y avait plus de vert. Seulement des troncs noirs plantés dans un sol gris et craquelé. Le sol faisait un bruit étrange sous nos pas, comme s'il se brisait doucement. Là où se trouvait ma cabane avec mon grand-père, ne restait qu'un petit tas de bois brûlé. Je suis resté immobile devant, sans savoir pourquoi j'avais soudain envie de pleurer. Peut-être parce que ce n'était pas seulement une cabane qui avait disparu. C'était les étés, les rires, les histoires qu'il me racontait en regardant les arbres bouger dans le vent qui étaient partis. Puis la prof a posé une caisse pleine de jeunes plants sur le sol noir, ce qui m'a tiré de mes pensées. «Aujourd'hui, on replante», a-t-elle dit doucement. Personne n'a répondu. Planter un petit arbre au milieu d'une montagne brûlée paraissait presque ridicule. Pourtant, un par un, on a pris une pelle. J'ai creusé dans la terre noire. Elle sentait encore la fumée et la pluie. Mes mains sont devenues toutes sombres. J'ai fait un trou, puis j'ai posé le petit arbre dedans. Il était si fin qu'il tremblait au moindre souffle. Autour de moi, les autres élèves faisaient la même chose. Un arbre. Puis un autre. Puis encore un. C'était minuscule face à tout ce qui avait disparu. 
Et puis la quatrième fois, c'était l'air. Le vent s'est levé doucement et a traversé les troncs brûlés. Pour la première fois depuis des jours, il ne portait plus l'odeur de la fumée. Il passait entre les jeunes feuilles, si petites qu'elles semblaient presque fragiles. La terre buvait l'eau tombée la veille. Le soleil chauffait doucement la montagne Je me suis accroupi près de mon arbre et j'ai pensé à mon grand-père. Dans cinquante ans, peut-être qu'il y aura de nouveau une forêt ici. Peut-être que des enfants construiront une cabane au même endroit sans savoir qu'un jour tout avait disparu. J'ai tassé la terre autour du petit tronc et j'ai murmuré tout bas, comme si la montagne pouvait m'entendre : « On va essayer de faire mieux. » Parce qu'à ce moment-là, j'ai compris quelque chose : la nature parle avec le feu, l'eau, la terre et l'air. Mais si elle se met à crier, c'est souvent parce que nous, les humains, avons arrêté d'écouter.

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