Pour toi

Mon amour, mon chéri, je vais bientôt te retrouver, j'ai si hâte ! Ici tout se passe au ralenti, les aiguilles se figent et je compte les gouttes depuis une bonne heure. En bas les tulipes que Maman a plantées s'en abreuvent. J'habite toujours chez elle. Tu t'en rends compte ? Rien n'a changé. Je t'en apporterai un bouquet, tu les aimeras. Nous aussi, nous nous étions abreuvés de la pluie. C'est stupide, mais j'avais perdu un pari avec Marie et j'avais pour devoir de traverser le lac en face. J'étais sur les rives et je fixais la vieille barque d'un œil mauvais. Puis tu es arrivé. Mon amour, mon chéri, tu étais là, devant moi. Tu étais beau et tu m'as demandé si j'avais besoin d'aide dans un français maladroit. Sur ton uniforme le drapeau américain était cousu. Je me suis soudain sentie ridicule et j'ai dit que si j'avais besoin de l'aide d'un homme ce ne serait ni aujourd'hui ni demain. Je boude. Tu rames avec assurance en face de moi depuis trente secondes et déjà je sens la commissure de tes lèvres se retenir de s'écarter trop grandement devant mon air sévère. Tu es trop beau pour être sur cette barque avec moi, le lac devrait s'illuminer pour toi. J'essaie de regarder ailleurs, mais tu me dévores des yeux et te penche lentement vers mes lèvres. Je ne sais pas ce qui m'a pris ce jour-là, je t'ai poussé dans le lac. Quand tu es remonté, la pluie s'est abattue sur nous. Je ne sais pas ce qui m'a pris ce jour-là, je t'ai embrassé. Je me suis laissée noyer en toi, et dans mon cœur, tu as coulé comme mon secret le plus précieux. Ce soir je ne pleurerai pas. La pluie a baptisé notre premier baiser. L'eau a été notre premier élément.
 
Mon amour, mon chéri, je vais bientôt te retrouver, j'ai si hâte ! Le feu fait rage dans la cheminée. Le bois noirci et se distord sous les flammes dansantes. Nous aussi nous avions dansé autour du feu. C'était l'anniversaire de Marie. Elle avait réuni quelques proches amis dans le salon de ses parents, sortis en ville. Les jumeaux avaient rapporté une bouteille d'alcool et je préférais ne pas savoir où ils l'avaient trouvée. D'humeur morose je fixais le feu dans la cheminée, mon verre d'alcool à la main, intact. Puis tu es arrivé. Mon amour, mon chéri tu étais là, devant moi. Tes yeux se sont accrochés aux miens et je me suis sentie fondre. Tu es trop beau pour être dans ce salon avec moi. La cheminée devrait s'illuminer pour toi. Soudain une clameur parvint du fond du salon. Une brune s'approcha, et s'adressant à toi s'exclama : "On doit s'embrasser !". Et là, je la vis. La bouteille. Vide. Posée sur la table, à plat, et le goulot pointé dans notre direction. Je ne sais pas ce qui m'a pris ce jour-là, j'ai hurlé : "NON !". Les rires ont cessé et toutes les têtes se sont tournées vers moi. Je ne sais pas ce qui m'a pris ce jour-là, je t'ai embrassé. Le verre dans ma main a glissé, son contenu se déversant dans le feu mourant. Dans un crépitement sourd les flammes ont grandi, léchant le plafond de la cheminée et projetant une lueur orangée sur nos visages. Te reculant alors lentement tu m'as soufflé, un sourire en coin : "Tu finis toujours par m'embrasser". Dans tes yeux le reflet dangereux des flammes dansait et je me demandais si tu n'étais pas toi-même une flamme pour me consumer. La flamme de mon cœur. Ce soir je ne pleurerai pas. Les flammes ont baptisé notre second baiser. Le feu a été notre deuxième élément.
 
Mon amour, mon chéri, je vais bientôt te retrouver, j'ai si hâte ! Dehors le vent fait rage et les carreaux tremblent. Nous aussi nous avions goutté au vent. Je sinuais les rues du village quand j'entendis la rumeur d'un départ. Ton départ. La gare. Dix minutes. Je me suis figée. La flamme dans mon cœur me faisait mal. Je ne sais pas ce qui m'a pris ce jour-là, je n'ai jamais autant couru de ma vie. Puis je suis arrivée. Mon amour, mon chéri, tu étais là, devant moi. Tu portais le même uniforme que lors de notre première rencontre mais ton sac pesait sur tes épaules. Tu es trop beau pour être sur ce quai avec moi. La gare devait s'illuminer pour toi. Je n'ai jamais eu aussi peur. Ne me le prenez pas s'il vous plaît. J'ai couru et ma robe s'est gonflée sous le vent. Je ne sais pas ce qui m'a pris ce jour-là, je suis tombée amoureuse de toi. Alors je t'ai embrassé parce que tu es trop beau pour moi et que nous sommes bénis par les éléments. Le vent a soulevé mon manteau et mes cheveux me fouettaient le visage. J'ai fait semblant de ne pas voir tes yeux briller puis tu as chuchoté : "Tu vois, tu finis toujours par m'embrasser". Et le train t'a avalé dans ses entrailles. Je suis restée sur ce quai je ne sais combien de temps et l'air s'est insinuée en moi jusque dans mon cœur pour souffler ma flamme puisque tu es parti. Ce soir je ne pleurerai pas. Le vent a baptisé notre troisième baiser. L'air a été notre troisième élément. Je n'ai jamais eu aussi peur. Ne me l'enlevez pas s'il vous plaît.
 
Mon amour, mon chéri, je suis là. Ici tout se passe en accéléré. Les aiguilles disparaissent et je compte les brins d'herbe depuis une bonne heure. Je t'ai apporté les tulipes mais tout le monde me regarde. Tout a changé. Je ne vois que la terre. Je ne te vois pas. Je ne comprends pas. Ma vision se floute. Je ne vois pas bien la plage au loin ni la mer de taches blanche identiques à la tienne autour de moi. Je ne vois que la terre. Et je ne peux pas te voir. Je veux te voir. J'ai besoin de te voir. Pourquoi je ne peux pas te voir ? Je tombe et mes ongles s'enfoncent dans le gazon trop parfait. J'ai envie de l'arracher entièrement, juste pour toi. La terre ne doit pas t'avoir. C'est moi qui devrais te couvrir. Parce que tu es trop beau pour moi et que je t'aime. Je me penche pour embrasser le moindre brin d'herbe. Tu es trop beau pour que ta pierre soit comme les autres. Le cimetière devrait s'illuminer pour toi. Le gazon a baptisé notre quatrième baiser. La terre a été notre dernier élément. Ce soir je pleurerai. Vous me l'avez pris. Je devrais m'illuminer pour toi.
 

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