Je vole. Cela fait un an que je ressentais l'envie de partir de mon cocon familial, de « quitter ma branche », comme on dit. À présent je suis heureuse. Je vole parmi les oiseaux, redescends vers les papillons, frôle le sol de mes ailes, tantôt portée par le zéphyr, tantôt par l'aquilon. Je voyage, prends de l'altitude pour voir le monde d'en haut, tournoie dans les airs, puis pique droit vers la terre, me reprenant juste avant de la rencontrer. Je n'ai aucune idée d'où je vais, je me laisse porter pour la première fois et sûrement la dernière, mais peu m'importe, car j'aime voir la ligne d'horizon mystérieuse qui s'étend devant mes yeux.
Aujourd'hui, le Soleil rayonne dans le ciel et réchauffe particulièrement l'atmosphère en cette journée d'automne. Ce doit encore être un de ces effets du réchauffement climatique... Il paraît que cela fait des ravages, dans certaines régions du monde, on parle d'incendies avec de gigantesques flammes. Je n'en ai jamais vu, mais tellement d'êtres vivants ont perdu la vie pour s'être trouvés malencontreusement sur le chemin de braises incandescentes à l'apparence inoffensives... du moins c'est ce qu'on m'a raconté.
Pensive alors que je flotte toujours dans les airs, j'aperçois à ma droite de la fumée sortant du toit d'une maison. Je n'ai presque aucune connaissance du monde urbain, moi qui suis née dans un milieu rural près d'une forêt, j'espère donc que le feu est maîtrisé (quelle idée tout de même que de contenir quelque chose d'aussi dangereux dans un lieu habité !).
A ma gauche, derrière une colline, se trouve un lac au creux d'une vallée qui sépare la butte de l'autre versant. Je devrais peut-être m'offrir une pause, faire escale sur une rive du lac ? Cela me paraît être une bonne idée. Tandis que je me repose sur une petite plage de galets, je prends le temps d'observer, de ressentir ce qui m'entoure. Que la nature est belle... Tout le monde n'a pas la chance de pouvoir apprécier des paysages tels que celui-ci. J'ai beaucoup d'amis et de proches qui n'ont pas encore pu partir cette année.
Une légère brise ondule la surface de l'eau de quelques vaguelettes, par-ci par-là, j'aperçois un ruisseau un peu plus loin qui se déverse lentement dans l'étendue d'eau. Et dire que c'est cet élément qui est à l'origine de toute la vie environnante... N'est-ce pas fou quand on prend conscience de la biodiversité qui nous entoure ? Je me sens toute petite sur cette planète, comme de la poussière d'étoile dans l'immense Univers. Je vis, puis je meurs. Je ne sers qu'à faire avancer l'Histoire, au final.
Enfin, je me suis laissée emporter dans ma philosophie, mais je ne suis toujours pas arrivée à destination de mon voyage. Reprenant mon envol en suivant un courant d'air, je continue de regarder défiler le décor qui m'encercle. Au loin se dressent des montagnes, comme des pics acérés d'une hauteur impressionnante. On m'a déjà expliqué qu'il s'agissait d'une déformation du sol, cela me donne l'impression que la Terre a tenté de se recroqueviller sur elle-même, essayant de se plier en deux.
Juste avant les falaises abruptes de ces monts, je distingue une petite forêt isolée. Comme si ces lieux m'appelaient, je me dirige sans vraiment m'en rendre compte en cette direction, et m'engouffre dans les sous-bois. Ici, le vent ne me porte presque plus et me dépose délicatement au sol, me laissant seule dans cet endroit inconnu. Pourtant, je sais que je suis arrivée au bout de mon périple, et même si je le voulais je n'aurais plus la force de repartir. Ce voyage m'a exténuée, et je me sens faiblir, petit à petit, lentement, encore et encore. Après tout, je ne suis que poussière d'étoile dans l'immense Univers. Qu'une goutte d'eau dans un océan. Je sens mon âme me quitter en même temps que ma vie. Je ferme les yeux. Une dernière fois. Pour l'éternité.
J'ai savouré chaque instant de ma vie. J'ai pris plaisir à grandir sur l'une des branches du Vieux Hêtre, comme tout le monde l'appelait. Quelques saisons plus tard, je me suis sentie vieillir et roussir, avant de me laisser emporter par le zéphyr au loin, pour mon dernier voyage. Aujourd'hui, je rejoins toutes ces feuilles qui jonchent le sol, toutes ces congénères qui ont subi le même sort et qui ne forment plus qu'une couche d'humus au milieu des racines de la forêt, sur cette Terre Mère qui nous a tous donné la vie, puis nous la reprend. J'espère que les prochaines générations sauront apprécier la nature comme nous l'avons fait, et ce éternellement.