Orage mortel.

2302 
Ophélie est debout, immobile statue dans la clarté du labo. Elle fixe une bougie verdoyante posée sur sa paillasse, la lueur se reflétant dans ses yeux brillants. En s'approchant, on remarque qu'il n'y a pas de bougie, en fait, pas de combustible du tout. La flamme brûle toute seule, ondoie, se tortille sur le plan de travail de la jeune femme, projetant de temps à autre de petites étincelles qui s'éteignent dans la lueur rougeoyante du soleil couchant. La chercheuse vient de faire une découverte majeure, mais elle ne sera pas là s'en vanter.
 
20ans plus tard
 
J'ai toujours détesté la radio. C'est vrai, on y entend que des infos flippantes, rien de rassurant, je vous jure, y'a qu'à écouter cette saloperie pour devenir parano. Voilà pourquoi je grommelle, agacée par les crépitements du vieux poste de papi. Il ne veut pas l'avouer, mais lui non plus, il n'aime pas ça. Il a juste peur d'un nouvel orage chimique. Il n'a pas tort de s'inquiéter, au vu de la situation actuelle. La population se soulève, et elle a bien raison. Je consulte d'un œil distrait le petit écran au-dessus du miroir de la douche : une petite goutte s'y affiche, signe que l'élément dominant du moment est l'eau. Et merde. Je déteste aussi la pluie. Bon. Je vais faire avec. Je m'enroule dans ma serviette, sort de la salle de bain et m'habille à l'arrache. J'attrape au vol le parapluie qui traine dans un coin, ouvre la porte et m'arrête net. Ah. On dirait qu'il va me falloir un peu plus qu'un parapluie, pour lutter contre l'énorme et torrentielle inondation de ce matin. Une vague afflue dans le vestibule et je claque vite la porte derrière moi pour éviter de noyer mon grand-père. J'irai faire mes courses à la nage, tant pis. J'avance tant bien que mal, peinant contre le courant qui s'accentue de minute en minute. J'arrive sur la grande place quand soudain, tout s'arrête. Les rues se vident, la pluie cesse et le ciel s'éclairci. La lumière enveloppe la petite ville, me réchauffant agréablement le corps. On pourrait croire que cette quiétude durera toujours. On se tromperait. Dans quelques instants, ça va recommencer. Je lorgne avec curiosité le minuscule écran plasma incrusté directement dans mon bras, en attente du prochain petit symbole qui décidera de notre sort. Le feu ? La terre ?  Quel élément prendra-t-il le dessus, cette fois ? De fins cercles concentriques s'affichent, puis un symbole apparait. Une flamme verte. Oh non. Orage chimique.
                                                           
2302
La nuit est tombée. Au centre de la pièce, le cadavre d'Ophélie est toujours là, rigide et silencieux entre ses murs qui avaient été témoins de toute la joie qu'elle dégageait, de son acharnement, de ses rires comme de ses pleurs lorsque les recherches piétinaient. Une ombre discrète se glissa par la porte restée entrouverte. Des pas légers résonnèrent dans le laboratoire, et une main effleura le long bureau du bout des doigts. La silhouette fit le tour de celui-ci, saisie quelque chose et repartie comme elle était venue. Ce matin-là, on retrouva Ophélie, appela les secours et la police, laquelle inspecta les lieux sans rien trouver. Sur la table, l'étrange flamme verte avait disparue.
                                                 
 
Je cours. Mes lunettes de protection occultent une grande partie de mon champ de vision, mais je les garde. Elles sont essentielles à ma survie. Si ma pupille absorbait ne serait-ce que plus de 25% de la luminosité dégagée par les éclairs qui tombent autour de moi, je serais finie. Hop. Morte en moins de 40 secondes. L'électricité grésille dans mes oreilles, et tout mon être me pousse à fuir, me réfugier dans un endroit sur pour attendre que ça passe en me faisant toute petite. J'enjambe un corps. Ieurk. Chaque crise fait un grand nombre de victimes, et des blessés à profusions, touchés par cette foudre verte meurtrière ou tués par les rayons nocifs qui strient le ciel. Un abri. Je dois trouver un abri. Soudain, le sol cède, et je tombe dans le noir.
 
Envoi anonyme au gouvernement, 2303
Vous avez vu ? Voilà ce qui arrive lorsque que l'on me défit. La moitié de votre population est morte, l'autre blessée. Nous allons donc jouer selon mes règles. Plus de guerres. Plus de contestations. Sinon... j'ai modifié la nature des rayons. La foudre tue ou blesse toujours, mais eux, au lieu ça, vous envoient dans une salle, face à un choix. Tout pourrait s'arrêter. Mais je vous parie que ça ne sera pas le cas. Le système leur fera trop peur. Personne n'est de taille face aux éléments.  
 
La poussière me pique les yeux, et je tousse à m'en arracher les poumons. Le cœur battant, je me redresse dans la semi-obscurité du... je suis où au fait ? Chancelante, je fais quelques pas, sans parvenir à distinguer ce qui m'entoure. Je me cogne à quelque chose, de la pierre visiblement. Oui. Un mur. Je le longe à tâtons et brusquement, la lumière m'agresse. Une voix me parle. Désorientée, je retombe à genoux. Je fini par retrouver mes esprits, me relève doucement et me masse les tempes. Il m'avait semblé entendre quelqu'un, mais mes oreilles sifflent tellement que j'ai pu rêver. Il y a quelque chose devant moi. Deux petites sphères qui flottent dans le néant. Dans l'une, un simple bonbon. Dans l'autre, une sorte d'interrupteur. Tout à coup la voix reprend, crachotée par des hautparleurs aux coins de la salle. 
 
- Le choix est simple. Soit vous prenez le bonbon, et l'on vous ramène chez vous, en sécurité. L'orage ne vous fera plus jamais aucun mal. Soit vous appuyez sur le bouton, et vous perdez la vie. Cela stoppera toute crise chimique pour l'éternité, en contrepartie de votre vie. Alors ? 
 
Au même instant, derrière une vitre holographique donnant sur cette même salle...
Cette fille va commettre la même erreur. Comme les autres. Lorsque je la vois prendre le bonbon, un soupire m'échappe. 
-       Numéro 47856, abattez-la.  
Le tir la touche en peine tête, propre, net. Ils font tous pareil. Pas un ne se sacrifierai. 

En compétition

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