Nanocrash conjugal

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Joshua sentit la lumière sur son visage. D'habitude, c'était son réveil qui le sortait du lit, mais là, rien. Un peu surpris, il décida de profiter des quelques minutes restantes avant la sonnerie.
Clara, à côté de lui, ronflait doucement. Il se tourna pour la prendre dans ses bras. Elle se serra contre lui, et ils s'embrassèrent.
Elle hurla.
Joshua ouvrit brusquement les yeux et sauta du lit.
— Oh putain ! Vous êtes qui ? lança-t-il à l'inconnue allongée dans son lit.
— Vous, vous êtes qui ? Et qu'est-ce que vous faites chez moi ?
— Où est ma femme, Clara ?
— C'est moi, Clara ! répondit l'autre, surprise.
— Clara ?
— Joshua ?
— Oui.
— Y'a un souci avec ton visage, dit-elle.
— Toi aussi !
— Quoi ?
Clara bondit hors de la chambre. Elle claqua la porte de la salle de bain. Son cri résonna à travers toute la maison.
— Mon visage !
Joshua la rejoignit devant le miroir.
— Oh non, mon visage ! sanglota-t-il à son tour.
— C'est les nanorobots. Ils ont dû planter. J'ai pris des recharges la semaine dernière, dit-elle en fouillant les tiroirs.
— Je crois que c'est mon vrai visage... Je reconnais des traits.
— T'étais si moche que ça avant la nanochirurgie ?
— Parle pour toi. On dirait un hamster en fin de vie !
— Ferme-la ! Punaise, elles sont où ces recharges ?
— J'y ai pas touché !
— Elles étaient dans ce tiroir-là...
— Regarde mieux !
— C'est bon, elles sont là.
 
Clara ouvrit une boîte et en sortit une seringue contenant un liquide gris. Elle s'enfonça l'aiguille à différents endroits du visage. Une fois le traitement terminé, elle tapota ses joues pour activer la circulation des nanorobots. Son mari fit de même.
— Ça marche pas ! Faut que t'ailles acheter de nouvelles recharges.
— Je sors pas avec cette tronche !
— Ça va, de toute façon, personne te reconnaîtra.
— Ok, c'est bon, j'ai compris, j'y vais.
Joshua quitta l'appartement en quatrième vitesse et se mit en route vers le nanostore le plus proche.
Devant le magasin, une foule immense de gens moches s'étendait jusqu'au trottoir. Joshua frissonna. 
— S'il vous plaît, un peu de calme ! Rentrez chez vous ! scandait un policier dans un porte-voix.
— On a besoin de recharges ! Donnez-nous des recharges !
Joshua comprit que le problème était général. Il décida de rentrer. 
 
Clara, enroulée dans un plaid, attendait sur le canapé. 
— Alors ?
— Foule immense. Plus rien en stock.
Elle soupira.
— C'est la galère. Je viens de voir aux infos qu'il y avait eu une éruption solaire. Du coup, toutes les nanites ont planté.
— Ça va aller. Il y aura une rupture de stock pendant quelques jours et puis tout rentrera dans l'ordre.
— Non, plus que ça. Même les nanites qui étaient en production ont été grillées. La pénurie va durer des semaines, voire des mois.
— C'est l'apocalypse.
— C'est l'effondrement esthétique global !
Ils restèrent sidérés. 
— Je vais appeler le médecin pour un arrêt.
— Oh ça va, Clara ! Tu peux quand même aller bosser.
— Non ! Personne ne doit me voir comme ça.
Il croisa son reflet dans la fenêtre.
Génial. Il avait pris dix ans, des boutons, et un double menton en une nuit.
La voix de Clara le tira de ses rêveries.
— J'ai une idée. Vu qu'on est confinés, si on essayait de se séduire à nouveau ?
— Quoi ?
— On va rester des mois comme ça, il faut bien trouver une solution. Étant donné qu'on ne peut plus se plaire physiquement, on peut peut-être essayer de se rappeler ce qui nous plaît chez l'autre. Comme si c'était notre premier rendez-vous.
Il la regarda. Blottie dans son plaid, le teint terreux et les yeux cernés, elle ressemblait à un panda malade. Il hésita mais il ne voulait pas être celui qui ne fait aucun effort.
— Ok. Donne-moi deux minutes. Je vais mettre une chemise, ce sera déjà mieux.
 
De son côté, Clara avait enfilé une robe en lin et mis du mascara qui datait d'avant l'ère nano.
Ils se retrouvèrent dans la cuisine. Clara avait fermé les rideaux pour créer une ambiance tamisée. Ils se servirent du café, un peu plus cérémonieusement que d'habitude, et s'installèrent face à face.
— Salut, moi, c'est Clara. J'aime les films d'action et je fais semblant d'aimer les promenades pour paraître équilibrée.
— Enchanté. Moi, c'est Joshua. Je collectionne les mugs de fast-food. Et j'ai menti sur mon profil : je fais pas un mètre quatre-vingt, j'utilise des semelles compensées.
Ils se regardèrent. Un silence. Puis un rire, amer.
— Tu m'avais déjà raconté cette blague, dit-elle.
— Toi aussi. Elle était mieux la première fois.
Ils burent un peu de café, essayant bravement d'étirer l'instant. Tentèrent de sourire. Se fixèrent. Un peu trop longtemps.
— Non, désolée, dit-elle en se levant. Je peux pas. Je veux dire, je t'aime, mais juste, ta tête, là...
— Pareil. J'ai essayé. C'est mort.
 
Elle retourna sur le canapé et tira le plaid pour s'en couvrir. Joshua s'effondra sur le lit dans la chambre et enfonça son visage dans l'oreiller. 
Le présentateur télé annonçait un flash spécial :
« Toutes les productions de nanorobots sont suspendues. Le pays est en état d'alerte sanitaire niveau 3. Le gouvernement s'est réuni de toute urgence et a décidé que, dans les prochaines quarante-huit heures, tous les citoyens devront se présenter en mairie pour un nouveau recensement et une reconnaissance faciale définitive. »
— Ils veulent nous enregistrer avec ces têtes-là ! s'exclama Clara.
Joshua vint s'asseoir à côté d'elle.
— Le gouvernement, sérieux... ils profitent toujours des crises pour nous bouffer nos libertés.
Ils se regardèrent, blêmes. Clara murmura, presque en larmes :
— Peut-être qu'il est temps de s'y faire.
— À ça ?
— Je sais mais je crois qu'il faut qu'on tente d'être moches, ensemble.
Joshua lui prit la main. Pour ne pas la voir, il se blottit dans son cou et retrouva son odeur, chaude, douce, excitante.
— T'as raison. Mais on éteindra la lumière.
Ils s'enlacèrent. Un câlin bizarre, maladroit, comme deux personnes qui ne se connaîtraient pas mais essayeraient tout de même de se donner de l'affection. 
C'était déjà ça.

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