AUBE
I.
Je me nomme Luelle. L'endroit où je vis ne ressemble à aucun autre. Il n'appartient à aucune ville, à aucun pays. Non, l'endroit où je vis est vide de sens. C'est une terre hors du temps. Ici, il n'existe pas et pourtant je continue à compter les heures. Je me demande si je m'aime ou me déteste.
II.
Dans la salle principale, on entend toujours les fléaux grogner. Il y a ici dix cages fermées à double tour, disposées comme dans un amphithéâtre. Au nord, deux cages d'escaliers se rejoignent en leur centre tels les bras de deux amants. En dessous d'elles se trouve la onzième cellule, étrangement celle ci est silencieuse, elle attend son heure, la fourbe. Le sol est tapissé de dalles noires et blanches, plates et sans saveur. Au sud, trônant sur les murs jaunis, se trouve l'horloge. L'heure qu'elle indique est fausse, je ne sais pas pourquoi mais j'en suis sûre. Elle me nargue avec ses bras tournants. J'aimerais la voir brûler. Un soleil que je ne peux pas voir monte dans le ciel.
III.
Je n'ai pas de chambre, je ne dors pas. En revanche, j'ai mon atelier. Des pendules sont accrochées au plafond, ainsi que du lierre, des fioles de toutes les couleurs, et des lanternes brillantes. Mon bureau est assis quelque part dans la pièce. Il est encombré, des livres sont semés aux quatre vents. Cette pièce me plaît, mais la chose que je préfère est ailleurs. C'est une cheminée en pierre grimpant jusqu'au plafond contre un pan de mur. Les murs quant à eux sont bleu pâle. Je n'aime pas le colori mural, il m'aurait fallu du rouge. Un rouge brûlant.
ZÉNITH
IV.
On me dit gardienne. Je me dis magicienne. Je me dis sorcière. Y a t-il un miroir dans ma dimension ? Pourrais-je savoir réellement qui je suis si je m'y observe ?
Tout en moi est si froid, glacial, que ne donnerais-je pas pour un peu de chaleur.
Au loin, l'aigle qui me surveille ricane. Il me rappelle qu'avant il y avait des bocaux à poissons parmi mes pendules. Ce rapace les a tous mangés. Je me sens comme une carpe dans un océan de flammes.
V.
De temps à autre, une petite fille vient me rendre visite. J'ai l'impression de la connaître. Son nez busqué, ses boucles brunes, ses yeux vifs, ses brûlures aux bras et au visage. Elle m'apporte des nouvelles de chez elle et moi je lui montre mes tours. D'un claquement de doigts, je transforme l'eau en glace, l'air en vapeur et la terre en glaise. "Il te manque quelque chose" me dit-elle toujours.
Elle a raison.
VI.
J'aime voir le bois brûler. Les bûches se consumer et entendre leurs craquements comme des os qui éclatent. Ce sentiment, je l'ai pris et personne ne pourra me l'enlever.
Personne.
CRÉPUSCULE
VII.
L'horloge tique. Il ne me reste plus beaucoup de temps. Assise à mon bureau, j'entortille une bande de feu autour de mes phalanges, perdue dans mes pensées.
A l'autre bout de la pièce, perché sur une pile d'ouvrages, l'aigle me fixe de ses yeux jaunes. Il sait ce que j'ai fait. La terre tremble sous son regard. Qu'importe. Si je dois garder les fléaux il faut bien que quelqu'un me garde moi.
VIII.
Il me semble que je n'étais pas seule autrefois. Bien avant la petite fille, il y avait mes parents. Ce sont eux qui m'ont appris la magie, celle des éléments : eau, terre, air... mais pas le feu. Ils le disaient trop affamé pour une enfant. Mais moi, je suis vorace.
IX.
Et puis un jour, ils sont partis. D'abord s'en fut le père.
A la recherche de nouveaux grimoires élémentaires, il passa la porte au cœur des escaliers, et disparut. Mère resta un temps avec moi. Puis inquiétée par l'absence de père, elle me laissa seule. La Mort était à la porte, sa cage avait été ouverte. Je ne les revis jamais.
Une autre cage avait été ouverte, mais je ne le vis pas tout de suite, elle était toujours derrière moi. Folie.
NUIT
X.
Tout l'air autour de moi me rend nauséeuse. La petite fille est revenue. Elle me demande de rendre le feu que j'ai volé. Je crie, je crache. Non. Il est à moi !
Elle sourit douloureusement et me laisse dans un courant d'air. Je ne la reverrai sûrement pas.
Elle non plus. Elle qui est mon écho.
XI.
ils me l'ont pris, ils me l'ont pris, ils me l'ont pris, ils me l'ont pris, ils...
XII.
Le feu ne m'obéit plus, mes affaires s'embrasent après une mauvaise manipulation. Mes livres partent en fumée, les deux pièces qui constituent mon univers s'embrasent. L'aigle pousse un cri déchirant et s'envole. Je ne peux pas sortir. Un soleil que je peux dorénavant voir me brûle les yeux. Je me consume en dansant au milieu du hall devant les fléaux.
A trop avoir négligé l'eau je ne sais plus m'en servir pour me sauver. La chaleur qui m'a toujours manqué m'enveloppe de son souffle ardent. Les cages sont ouvertes. Les fléaux s'échappent par la porte que je n'ai pas la force d'atteindre. Seule la onzième cage demeure silencieuse.
Avant de fermer les yeux, j'aperçois le fléau en son sein. Il brille plus qu'une centaine de chandelles. L'espoir. Ah !
Dommage, je n'en ai plus besoin à présent. Mon monde est Pandore.
Et mon tour de cadran est terminé.