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— C'est ta première injection ? On reconnaît vite les petits nouveaux. Vous avez l'air d'agneaux qu'on mène à l'abattoir. C'est la plus facile, tu verras !
Mon voisin dans la salle d'attente affiche une cinquantaine désabusée.
Je m'attendais à ce que le liquide brûle, mais c'est au contraire un fluide glacial qui se diffuse dans mes veines, froid comme l'acier des barreaux ou le cœur d'un maton. On me dit que je dois attendre une trentaine de minutes avant de me relever, pourtant je ne me sens pas si mal. Quand je réintègre ma chambre, mes genoux sont peut-être un peu raides mais c'est sans doute mon imagination.
« Vingt ans en cinq jours » avait laissé tomber le juge comme un couperet. Vingt ans, convertis en une rapide dégradation physique, un vieillissement accéléré à raison de quatre ans par jour. À l'issue de ma peine, j'aurai quarante-sept ans mais je serai libre.
Bien qu'on n'en soit plus au stade expérimental, la réforme est récente. Elle a rencontré une surprenante unanimité politique : la droite a applaudi les économies réalisées sur les incarcérations longues, la gauche s'est félicitée de voir émerger une justice plus humaine qui entretient les liens avec la vie civile. Un petit miracle du capitalisme triomphant qui permet de purger sa peine sur ses jours de congés et de reprendre le travail dès sa sortie. Comme certains s'inquiétaient que la dimension punitive du vieillissement pénitentiaire ne soit pas assez présente, l'assemblée a tranché et décidé que seuls les condamnés à un minimum de dix ans de détention bénéficieraient du miracle de la piqûre : il faut que le coupable ressente le poids du châtiment dans sa chair. Le personnel, pour sa part, est soulagé car même les criminels les plus violents n'ont aucun intérêt à créer des problèmes quand l'incarcération ne dure que quelques jours. Le menu fretin, lui, continue à croupir dans des prisons moins surpeuplées, c'est toujours ça de gagné.
Ici, en dehors des injections, on est assez libres. Pas de cellules mais des dortoirs, une bibliothèque, des vidéos à la demande, des salles de jeu... On a même accès à Internet. Pourtant, la plupart des internés passent leur temps à dormir, comme s'ils avaient des années de sommeil à rattraper. Certains sont orientés vers l'infirmerie après leur injection. Je me demande s'il est possible d'être allergique au produit.
Deuxième jour, deuxième piqûre. Aujourd'hui, je vais fêter mes trente-cinq ans. Un bon coup de barre en quittant le bloc, mais pas de vrais changements physiques à noter. Enfin, vu de l'intérieur. Mon reflet, lui, commence à accuser son âge. Je vois une ride du lion commencer à se creuser dans le prolongement de mon nez. Elle me donne un regard sévère que je ne me connais pas. De légères poches bleuâtres ornent mes yeux. À quel âge ressent-on l'irrésistible envie de regarder Questions pour un champion ?
Trente-neuf ans. J'ai des courbatures dans le dos. Je devrais faire plus d'exercice. Dehors, je courais tous les jours. Ici, mon corps me fait payer ma paresse. Je devrais aller faire une séance de vélo en salle mais je suis trop crevé. Peut-être ce soir ?
Le vieillissement pénitentiaire est censé permettre de conserver un lien social, mais on ne peut pas dire que je croule sous les coups de fil. Les visites sont interdites, bien sûr, pour ne pas choquer les proches, mais tout le monde semble avoir perdu mon numéro. C'est tellement étrange de me dire que ma fille a toujours trois ans alors que moi, j'en ai pris douze. Est-ce qu'elle me reconnaîtra ?
J'ai mal à la tête. Je demande un ibuprofène à un gardien. Les mots se bousculent dans ma bouche, ils collisionnent entre eux et forment un carambolage incompréhensible. Ce doit être un effet secondaire de l'injection, ça ira mieux demain.
J'ai failli m'étrangler au petit déjeuner. J'ai fait une fausse route. Heureusement, un surveillant est intervenu et a pratiqué la manœuvre de Heimlich. Maintenant, j'ai mal aux côtes mais c'est toujours mieux que de mourir étouffé par du pain beurré. Tu parles d'une épitaphe. C'est aujourd'hui que je vais célébrer mes quarante-trois ans. L'ambiance semble un peu différente. Le médecin tient un dossier qui a visiblement gagné en épaisseur depuis mardi. Je ne sais pas ce que ça veut dire mais ça m'inquiète.
— L'équipe a noté des difficultés d'élocution ces derniers jours. Vous confirmez ?
Je fais oui de la tête, gêné à l'idée que les mots carambolent de nouveau.
— D'accord. On va faire quelques petits tests afin de s'assurer que tout va bien. Je vais commencer par vous donner trois mots. Mémorisez-les. Je vous les redemanderai plus tard : sauterelle, assiette, cheville. Vous pouvez répéter ?
— Aute'elle, assiette, cheville.
Son visage se crispe.
— Encore ?
— Saute'lle, assiette, cheville.
Sauterelle. Sau-te-relle. C'est quand même pas compliqué. Pourquoi ça ne sort pas correctement ?
— Bien, passons à un autre exercice. Vous allez guider ce pion dans le labyrinthe avec votre doigt. Attention, vous ne devez pas toucher les murs ! Chaque fois que le bip retentira, vous repartirez de zéro.
Il me faut treize essais pour arriver au bout d'un labyrinthe qui a dû être copié au dos d'un paquet de céréales. J'ai l'impression d'être le dernier de la classe.
— Vous rappelez-vous les trois mots que je vous ai demandé de mémoriser ?
— ‘Autel, assiette, chenille.
— Merci, nous allons passer à l'injection.
Quand je retourne à ma chambre, je dois m'appuyer sur les murs du couloir pour ne pas perdre l'équilibre. Un surveillant finit par venir m'attraper par la taille pour me soutenir tandis qu'un autre se dirige d'un pas tranquille vers la salle d'injection. Assis sur un fauteuil, ma jambe est prise d'un spasme soudain et se tend en avant avec une violence qui secoue tout mon corps. Vers 14 heures, deux infirmiers entrent dans le dortoir et commencent à rassembler mes affaires. L'un d'eux m'explique que je vais désormais être placé sous surveillance médicale. Il ajoute en souriant que cela a du bon : je vais avoir mon propre box, ce qui me permettra de m'isoler des autres. Pourtant, leur compagnie ne me pesait pas, j'avais l'impression de retrouver les colos de mon enfance.
Maintenant, je passe le plus clair de mon temps allongé à regarder la télé tandis que mes membres tressautent aléatoirement. J'ai toujours aimé les films, ils sont ma deuxième vie, une vie pleine d'aventures, de rebondissements, d'émotions. Rien à voir avec le quotidien plan-plan, fût-il celui d'un cambrioleur. C'est presque l'heure de la dernière injection, je vais retrouver ma petite Lise !
***
Le médecin la fait asseoir d'un geste étudié.
— Madame Tassin, si j'ai voulu vous rencontrer, c'est que la peine de votre compagnon ne s'est pas déroulée exactement comme prévu.
— Comment ça, pas exactement ?
— Comme vous le savez, Xavier a été condamné à une peine de vingt ans. Durant les deux dernières semaines, son corps a donc subi un vieillissement accéléré et son métabolisme fonctionne comme il le ferait si Xavier avait quarante-sept ans.
— Pourriez-vous aller à l'essentiel ?
— Il se trouve que certains condamnés sont porteurs de maladies qui ne se déclarent qu'avec l'âge et Xavier en fait partie.
— Quelle maladie ?
— Cela s'appelle la chorée de Huntington. C'est une maladie héréditaire et incurable, qui entraîne une perte de contrôle des muscles, des difficultés de déglutition et d'élocution ainsi que des troubles cognitifs aboutissant à la démence. Dans le cas de Xavier, la maladie est déjà assez avancée puisqu'elle s'est déclarée avant la quarantaine. Je ne vais pas vous mentir, il a déjà perdu toute autonomie. Nous avons prévenu les services sociaux qui vous contacteront d'ici 48 heures.
Le silence. L'accablement. L'incompréhension.
— Mais il était juste condamné à cinq jours de vieillissement accéléré ! Vous lui avez volé sa vie ! Vous avez pris son père à ma fille.
Juliette se lève et s'apprête à sortir comme une furie, mais s'immobilise d'un coup :
— Vous avez dit héréditaire ?
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