Limbes

Tout a commencé avec ce naufrage, ou plutôt quand mes parents m'ont envoyé en voyage sur le navire de mon oncle Georges, pour me calmer disaient-ils. Me calmer pff... mon œil.
 Bref, le voyage se passait bien jusqu'à, la tempête... 
 Grandiose, effrayante et d'une certaine manière fascinante. A bord, tous les marins s'affairaient pour diriger le navire et ne pas se noyer. 
 Quant à moi, en haut du mat principal, je ne pouvait qu'hurler l'énergie colossale que me procurait ce déferlement des éléments. 
 Mon oncle dut croire que je devenais folle car il m'a supplié de descendre, à plusieurs reprises, sans succès.
 Soudain, une gigantesque vague s'est levée au dessus de nous, sombre comme la nuit, et s'est écrasée sur le pont du navire.
 
Je vois un visage, on dirait moi mais plus jeune. Je tente de le rejoindre mais une boue noire et gluante me retient. Je me débat, et hurle le premier mot qui me vient à l'esprit.

« Mayaaaaaaaaa !!! »

 J'ouvre les yeux et les plisse aussitôt. Le soleil m'éblouit. Quand j'arrive à les garder ouverts je vois de l'eau, sûrement l'océan, elle resplendit d'un turquoise féerique. Du sable fin et chaud me colle aux mains ;des images du naufrage me tournent encore dans la tête. Je me lève lentement, me retourne et reste sans voix.
 Des arbres, des arbres partout, une grande forêt recouvrent la montagne qui se tient devant moi. Des roches anciennes chargées d'histoires jaillissent d'un peu partout à travers les arbres.
 Je m'apprête a faire un pas quand soudain quelque chose m'arrête. Autour de moi tout se tait, le chant des oiseaux, le bruissement des feuilles, le temps lui même semble s'être suspendu.
 A quelques pas de moi, dans le sable, je la vois. 
 La trace. 
 Pas une trace, La Trace.
 Celle qui me fait remonter des années en arrière dans un souvenir que j'aurais préféré oublier.
 « C'est l'hiver, nous sommes en vacances à la montagne. La neige est tombé toute la nuit. Le paysage est repeint en blanc. Aucun nuage a l'horizon. 
 Dans le chalet, tout est calme. Hier c'était Noël, nous avons festoyé toute la soirée. Malgré la fatigue un bruit de pas me réveille à l'aube. Sûrement Papa ou Maman qui va au toilette. Je n'arrive cependant pas a me rendormir; je me retourne pour me serrer contre ma petite sœur mais mon bras touche du vide.
 Je me lève et cherche a tâtons l'interrupteur. Quand la lumière s'allume le vide du lit m'horrifie. Je voudrais appeler mes parents mais ma gorge est nouée. Je me force à bouger et me rue vers la sortie.
-Maman! Papa! Maya a disparu!!
 Un vent glacial me pétrifie, la porte d'entrée est grande ouverte et à côté des bottes de Papa un autre vide me terrifie cette fois. 
 Sans perdre un seconde j'enfile mes chaussures et sort en courant. Je suis ma petite sœur à la trace. J'arrive dans une clairière qui précède les falaises.
 A un mètre du bord, je m'agenouille et sent des larmes de glace courir sur mes joues froides.
 Devant moi la piste s'arrête sur cette ultime marque dans la neige. »
 
 Je sors avec peine de mes pensées et me force a chercher un abri. Je trouve une grotte près de la plage. J'entre pour voir si il n'y a personne, soudain une fatigue étrange s'empare de moi et je m'endors.
 Quand je me réveille le soleil est encore là, je m'assois sur une pierre juste devant, ferme les yeux et écoute les vagues qui viennent caresser la plage ; cette trace que j'ai vue c'est celle des bottes que Maya avait reçu à Noël, j'en suis certaine.
 Mais pourquoi ici ? Pourquoi maintenant, sept ans après sa mort ?
 Ce mélange de tristesse, de colère et de culpabilité resurgis en moi tel un poignard et me transperce la poitrine. Un nuage noir m'envahit. Alors que je sombre, un rire cristallin retentit et dissout mes ténèbres. Sans réfléchir je me lève et part à la poursuite de ce rire perdu.
 Mais l'espoir qui m'a réveillé se change rapidement en désespoir transformant ma course en une errance qui me mène au sommet d'un rocher. 
Et c'est ce moment qu'elle choisit pour apparaître :
-Ma... Maya... ?
-...
-Ce... C'est vraiment toi ? 
Elle hoche la tête ; c'est bien elle, pâle, du sang coule de sa tête. Elle porte ses bottes.
-Il faut que tu m'aide Ondine.
-Que...
-J'ai mal. Très mal.
Un coup de vent l'emporte, mes ténèbres reviennent et je m'évanouis.
 Au matin je me réveille au même endroit. Ma première pensée est pour Maya. Je décide de retourner sur la plage pour retrouver sa trace. Quand j'arrive, je trouve un livre ouvert qui m'est familier. Je m'approche et reconnaît un des ouvrages de mon oncle mais la page ne me dit rien; je lit rapidement le début :
"On croit trop souvent que les limbes représentent le néant, mais il n'en n'est rien. Si l'on se fie aux origines du mot, il s'agirait plutôt d'une ligne qui sépare la mort du renouveau. Si certaines âmes réussissent a la franchir d'autres restent, par choix, ou quelque chose les retient, quelqu'un."
 Alors que je fini ce premier paragraphe, un craquement retentit au sud. Je fais le tour de l'île en courant et découvre le navire de Georges, dans un sale état mais toujours debout. Je crie mais personne ne m'entend. Une horrible pensée me traverse l'esprit et se confirme quand le vaisseau traverse l'île comme si c'était un nuage.
 Aucun doute n'est permis. 
 Je suis morte. Bloqué ici avec Maya du mauvais côté de "la ligne". Soudain je sent une présence derrière moi.
-Maya.
Elle me regarde puis baisse les yeux vers ses bottes.
-Il faut que tu les enlèvent dis-je.
Apeuré, elle recule, je lui attrape la main, elle est froide.
-Écoute, il faut vraiment que tu retire ces bottes, on pourra rentrer ensemble après.
-Mais, 2elles sont toutes neuves.
-Maya, sil te plaît. 
Après un instant d'hésitation, elle s'assoit dans le sable et les enlève. Dès qu'elle a finit, un vent tiède repeint son visage. Les couleurs illuminent son être. Le sang sur son visage s'envole et s'efface. Ébahie, Maya m'étreint et moi aussi.
 A ce moment là, une porte de lumière apparaît. Je contemple Maya qui me regarde et main dans la main nous franchissons la porte.
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