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Histoires Jeunesse - 11-14 Ans (Cycle 4)
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- Vie De Famille - Jeunesse
Entre Cap et Mousse, avant, il y avait Pie.
Ensemble, ils enfourchaient leur vélo trois places et fonçaient sur d'invisibles sept mers en quête de trésors et d'aventures bien réels.
Moussaillon dans l'âme, Pie gardait un œil de faucon sur l'horizon : pas un navire ennemi, pas un monstre marin ne lui échappaient. Les bancs et les canards du parc n'avaient qu'à bien se tenir !
— Rocher des sirènes droit devant, annonçait-il.
— Bâbord toutes ! décidait Cap.
— Aye ! Aye ! Capitaine ! criait Mousse.
À la proue du vélo, Cap, le capitaine et l'aîné de la fratrie, dirigeait le gouvernail-guidon d'une main de corsaire. En second, il y avait Pie, la vigie. Avec sa longue-vue et son bandana bleu dans les cheveux, il dépassait d'une bonne tête les deux autres. C'était toujours lui qui repérait les galions, les krakens et les sirènes. Il n'y en avait pas deux comme lui pour raconter des récits de piraterie. Et tout au bout s'asseyait Mousse, la benjamine. Les doigts pleins d'huile, elle savait remettre la chaîne du vélo d'un claquement de doigts.
Chaque mercredi, l'équipage levait l'ancre. Ils pédalaient comme des boulets de canon ! Gare aux terreurs des mers ! Et lorsqu'ils ralentissaient, Cap grondait :
— Du nerf, corniauds !
— Tire-au-flanc !
— Palsembleu !
Leur grand-père leur avait appris plein de vieux mots à dire sur le pont d'un navire.
Mais un jour, l'un des trois matelots échoua à l'hôpital, et son frère et sa sœur durent lui dire au revoir. Tout resta longtemps gris. Ce n'était plus un temps à sortir en mer. Ni Cap ni Mousse n'en avaient envie.
Jusqu'à ce qu'enfin, l'aîné décide de remonter en selle, d'huiler la chaîne de leur vélo et de reprendre le cours de leurs aventures. Il reprit sa place à la proue et Mousse se rassit à contrecœur tout au bout.
— On y va, fit-il sans énergie.
— Aye, marmonna-t-elle.
Mais au premier coup de pédale, le vélo chavira et tous les deux tombèrent. Mousse s'écorcha la main. Lorsqu'elle se redressa en s'époussetant, elle bougonna :
— Ça marche plus !
— Si, ça... Y a pas de mal. En selle.
Cap tournait le dos à Mousse, le regard droit devant et les poings cramponnés au gouvernail. Ni l'un ni l'autre n'avaient voulu pleurer depuis que Pie était parti.
Entre eux, il n'y avait plus d'équilibre.
Entre eux, il n'y avait que de la colère.
Le vélo grinçait, tanguait et les chutes s'enchaînèrent. Cap n'y comprenait rien. Il avait retrouvé son poste. Ça devrait être comme avant. Mais sans vigie, ils naviguaient à l'aveugle. Et tout au bout, sur la dernière selle, Mousse rongeait son frein. Elle avait l'impression que son grand frère essayait d'avancer sans elle, étirant toujours plus le trou béant laissé à la place du milieu.
— On peut arrêter ? demanda-t-elle. J'ai plus envie.
— Pas question.
— Eh bah, continue tout seul. Moi, je rentre !
Cap sentit le long vélo vaciller. Il se retourna.
— Mousse ?
Les selles étaient vides.
Il serra les dents : tant pis pour elle ! Il enfourcha le vélo trois places, força sur les pédales et... bascula. Seul, il n'irait nulle part. « Pas de capitaine sans équipage », disait toujours Pie.
Sur les bateaux pirates, le gouvernail se trouvait sur l'arrière-pont, alors le capitaine ne tournait jamais le dos à ses matelots.
Lorsqu'il s'entêta et retenta, la chaîne sauta.
En rentrant au garage, il trouva Mousse en train de bricoler. Elle boudait, mais s'occupa tout de même de remettre la chaîne et de retirer les feuilles prises dans les roues. Puis, elle s'assit à l'écart et sortit d'une poche le bandana bleu de Pie, qu'elle froissa et défroissa entre ses doigts.
Cap fondit sur elle et le lui arracha des mains.
— Arrête ! Tu vas le salir.
À cet instant, la porte du garage s'ouvrit et leur grand-père apparut :
— Déjà rentrés ?
D'abord, ni l'un ni l'autre ne répondirent, puis la mécano marmonna :
— C'est à cause du trou...
— C'est pas vrai ! Y a pas de trou ! s'emporta Cap, un sanglot dans la voix. Pie est mort. C'est parce que Pie est mort. Mais il est encore là, avec nous !
Les émotions qu'ils avaient retenues éclatèrent. Leur grand-père posa une main sur leurs épaules, s'agenouilla et les serra tous les deux contre lui. Ils restèrent ainsi quelques instants, puis il leur demanda :
— Je range le vélo ? Vous voulez arrêter ?
Cap et Mousse secouèrent la tête.
— Ce n'est pas facile, reprit leur grand-père. Cette tristesse n'est pas de celles qui viennent un jour et repartent rapidement. C'est une tristesse qu'on porte longtemps, avec laquelle on doit apprendre à vivre. Je pourrais retirer la place du milieu, si vous voulez, et transformer le trois-places en un vélo pour deux. Ce serait mieux ?
— Non, pas ça ! s'exclamèrent Cap et Mousse à l'unisson.
Là-dessus, ils étaient d'accord. Ils échangèrent un regard et hochèrent la tête.
— Le vélo ne doit pas changer, dit l'aîné. C'était son idée à Pie. C'étaient ses histoires, ses monstres et ses trésors.
— Moi non plus, je veux pas qu'il change, ajouta la benjamine. Mais ça ne marche plus.
Leur grand-père se redressa, mains sur les hanches.
— Pour ça, les loupiots, j'ai une idée.
Il fouilla dans ses caisses de bric-à-brac et trouva les petites roues qu'il avait retirées du vélo de Mousse, deux ans plus tôt. Puis, il leur montra comment les attacher.
— C'est dans ces moments-là que nous avons besoin d'aide et de soutien, expliqua-t-il. Ces petites roues vont vous aider à avancer et, pour le reste, on est là aussi. Papa, Maman et moi.
Ils vissèrent les petites roues sous la selle de Pie.
— Pile au milieu, entre nous deux, dit la mécano.
— Alors, on retente ? demanda Cap.
De retour au parc, le vélo ne tangua plus. Les petites roues les empêchaient de tomber.
Chaque mercredi, les deux enfants prenaient de nouveau la mer. De nombreuses aventures les attendaient encore. Mousse braquait la longue-vue sur les bancs-galions et les canards-krakens imaginés par leur frère, tandis que le bandana bleu voletait au vent comme un drapeau pirate.
Entre Cap et Mousse, il y aurait toujours Pie.
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Illustration : Mathilde Ernst