Les oubliés

Un jeune homme foulait la montagne de ses pieds nus. Nulle terre, mais un amas d'immondice. Né au milieu des déchets, il était habitué depuis longtemps à la puanteur. Son corps ne prêtait plus attention à la saleté ambiante, son esprit tourné vers le ciel nocturne. Il rêvait du temps où ses ancêtres couraient à travers les herbes hautes de la savane, où leurs poumons s'emplissaient d'air chaud, où le vent glissait dans leurs cheveux. Il rêvait d'un monde où la terre résonnerait du battement des tambours, où les chants guerriers seraient portés par la brise, où les hommes parleraient avec les lions et les gazelles. Mais alors les mouches bourdonnaient autour de lui et les vers grouillaient sous ses orteils, et il se souvenait que ces pays-là étaient révolus et ne reviendraient jamais. Son frère et lui vivaient dans une des décharges d'un monde sourd. Une maladie avait emporté ce dernier il y a quelques mois. « Lorsque le malheur survient, écoute le chant des étoiles. » Cette phrase se transmettait de génération en génération. Il tendit donc les oreilles. Rien ; abandonné de tous, encore.
Une vieille femme avançait à pas lents. Dans son dos, poings fermés, dormait sa petite-fille nouvelle-née. La mère était morte en couche, vidée de son sang faute d'herbes médicinales récoltées. Leur tribu avait été massacrée, un carnage dont ne restait que des os blanchâtres luisant à la lumière de la lune, au milieu de cendres noires. L'ancienne fuyait l'incendie qui ravageait la jungle, recherchant un abris sûr. Les peaux pâles brûlaient la forêt vierge pour exploiter des terres qu'ils rendront infertiles. Que de vies innocentes sacrifiées ! Elle se rassurait en sachant que Mère Nature vengerait le meurtre de ses enfants. Elle pouvait sentir les flammes danser autour d'elle, alors qu'elle était à plusieurs centaines de mètres. Le vent se leva, faisant tourbillonner des étincelles autour de son visage marqué par l'âge. Elle aurait pleuré si ses yeux n'étaient pas aussi secs. Elle se serait laissée mourir si elle ne devait pas sauver une jeune vie. Elle marcha longtemps, en direction de la pleine lune, guide de son peuple. Elle ne la perdait pas de vue. Sa petite-fille se mit à geindre. Enfin, il faisait plus frais. La vieille s'arrêta près d'une rivière, mouilla sa main et la petite téta son doigt, avide d'un lait disparu depuis des années. Au loin, une chèvre solitaire bêla. Un grondement sourd fit trembler la terre. La femme âgée sourit. Elle connaissait ce bruit et savait exactement qui était la cible. Montagne sacrée. Explosion de lave. Usine détruite. Nouvelle-née buvant du lait de brebis frais avec contentement.
L'homme s'affaissa sur le sol, épuisé. Ou plutôt il s'écroula, la langue gonflée, les yeux révulsés. Il mourrait de soif. Littéralement. C'était son grand-père qui l'avait emmené pour la première fois dans le désert, qui lui avait révélé tous ses secrets. Ensemble, contre le gré de son père, ils avaient sillonnés les dunes de sable. Même adulte et après la disparition de son instructeur, il continua ses traversées, y compris lorsque tout le monde avait abandonné pour s'installer en ville. Mais il aimait cette vie, il aimait cet endroit, il aimait ces habitants... plus humains que les vrais. Il s'agissait de la terre de ses ancêtres, il ne pouvait pas la quitter. Sa gorge le brûlait. Voilà plusieurs semaines qu'il traversait un paysage aride sous une chaleur deux fois plus intense qu'antan. Tellement brûlante qu'il était passé sur des dizaines d'oasis totalement asséchées. Allongé, le visage contre le sol inhospitalier qui l'avait tant de fois protégé de tempêtes de sable de plus en plus forte, il tendit l'oreille, tentant d'entendre une dernière fois la voix de la Terre. Mais elle s'était tue, comme les étoiles brillant d'une lumière froide au-dessus de sa tête. Le désert préféra garder le silence, en hommage à son dernier protecteur...
L'enfant sentit l'eau glacée se refermer autour d'elle. Le gel la saisit aussitôt. Elle refusait de mourir ; immédiatement, elle battit des mains et des pieds pour s'extraire de l'étreinte mortelle. Déjà, elle ne sentait plus ses doigts, et sa vision s'obscurcissait. Les secondes s'égrenaient lentement. Le sang battait à ses tempes. Ses mouvements se faisaient de moins en moins vigoureux. Ses poumons agonisaient, réclamant de l'air. Enfin, sa tête émergea à la surface. La morsure du froid frappa son visage mouillé. Elle prit une grande goulée d'air avant de vomir l'eau qu'elle avait avalé. Elle se força à bouger, pour empêcher son corps de s'endormir pour l'éternité. Comme sa tante le lui avait appris. La glace sur laquelle elle marchait, quelques minutes plus tôt, s'étaient fendue sous ses pieds. Elle en apercevait encore des morceaux épars dans l'immensité bleutée, trop fins pour l'accueillir. Autrefois, la banquise se poursuivait bien plus loin. Elle se laissa dériver, tout en s'agitant : l'immobilité, c'était la mort assurée. Un bruit de moteur lui fit tourner la tête. Un bateau lui fonçait dessus. Elle hurla et ses bras firent de grands gestes pour attirer l'attention. Un homme en uniforme s'approcha de la proue. Leurs regards se croisèrent. Il se détourna, et le navire commença à la contourner. Dans son esprit d'enfant, elle était sauvée. L'espoir illuminait ses yeux. Ils allaient la secourir, lui lancer une bouée... des cris surexcités retentirent. Le bateau s'éloigna sans s'arrêter. Elle vit des touristes, accoudés contre l'autre bord, s'extasier de dauphins. L'homme qu'elle avait vu lui lança un sac hermétique. Elle s'en saisit. Dedans, une liasse de billets. Le désespoir s'abattit sur elle, et elle cessa de bouger. La glace s'empara de son corps comme de son cœur. C'est alors qu'elle sentit quelque chose la soulever. Surprise, elle baissa les yeux. Un ours blanc, sauvage, la portait sur son dos et nageait vers le rivage...
 

Alors, qui sont vraiment les vagabonds, les étrangers, les fous et les civilisés ?

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