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Les baskets de Luis

Mikky Muandali est un bateleur qui jongle entre poésie et fiction sociale. Quand il n’écrit pas, il capture des instants en photo ou improvise au piano. Et quand il ne fait rien de tout ça, il observe le monde avec l'intérêt d’un ethnographe en quête d'histoires humaines.

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Histoires Jeunesse - 11-14 Ans (Cycle 4) Collections thématiques
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En début d'année, je pensais que Luis était un élève sérieux. Il arrivait toujours en avance au collège. Il avait toujours le nez plongé dans ses bouquins. Mais en apprenant à le connaître, j'ai compris que ce n'était pas juste ça. Il habitait à l'autre bout de la ville, derrière le fleuve, dans la cité des Peupliers, « là où le bus passe quand il veut », comme disait papa. Alors Luis partait très tôt pour arriver à l'heure, et il marchait beaucoup, vraiment beaucoup.
 
Une fois, il est entré dans la classe après moi et en traînant un peu des pieds. Ça a attiré mon attention. C'est là que j'ai remarqué ses baskets. Elles étaient... un peu fatiguées. Ça se voyait au niveau des semelles. Mais personne d'autre n'avait remarqué ce détail, du moins, je pensais être la seule à l'avoir vu. Luis avait cette façon de se faire tout petit, comme s'il voulait qu'on oublie sa présence. Et pourtant, même comme ça, je le trouvais cool.
 
À la récré, après avoir marqué le but de la victoire, il a enlevé sa basket droite. Il est parti s'asseoir sur le banc au bord du petit terrain de foot en claudiquant. 
— Tu t'es fait mal ? ai-je demandé en m'approchant. J'ai vu que tu boitais un peu en sortant du terrain.
— Non, c'est rien, a-t-il dit tout sourire.
Mais ce n'était pas rien. Je le sentais bien.
— Tu veux que je t'accompagne à l'infirmerie ?
Je ne me reconnaissais pas. D'habitude, moi aussi, je me faisais toute petite.
Il a secoué la tête en disant :
— Ça sert à rien. L'infirmière peut pas réparer ça.
Puis, il a tapoté la chaussure de son poing. Elle a fait un bruit mou, triste. C'était une petite pointure, sûrement la même que la mienne, du 37. Il fixait le petit trou que le tissu et la mousse ne couvraient plus au niveau du talon. Puis il a soupiré. Un soupir long et lourd, comme un adulte qui en a gros sur la patate.
Je ne savais plus quoi répondre, alors je me suis assise à côté de lui. Quelques secondes sont passées sans qu'on se dise rien. Je me triturais les méninges pour relancer la conversation.
— Pourquoi t'en mets pas d'autres ? Moi, j'ai cinq paires de chaussures et deux paires de crampons pour le foot, ai-je tenté. Mais mes préférées, c'est celles que j'ai aux pieds.
Il a haussé les épaules. À l'expression de son visage, j'ai compris que j'avais fait une gaffe.
— On verra le mois prochain. Ou celui d'après... C'est compliqué, en ce moment.
Je suis tombée de haut. Dans le contexte, je savais très bien ce que voulait dire « compliqué ». Mais j'avais jamais trop réalisé pour Luis... Jusqu'aux baskets.
Mon cœur s'est serré d'un coup. J'avais honte. Honte d'être à côté de mes pompes. Honte, surtout, d'avoir été trop gâtée.
— Tu veux que je demande à mes parents ? Ils pourraient peut-être...
Il m'a coupée net.
— Non.
 Puis, plus doucement :
— Mais merci quand même. Je voudrais pas être vu comme un cassos, tu vois ? Tout sauf ça.
Soudain, j'ai repensé aux matins où Luis arrive en avance au lycée et à ce qu'avait dit papa :
— Je peux au moins te prêter un de mes vélos, si tu veux.
— Hmmmm... OK. Ça me va. Mais j'espère qu'il marche au moins, m'a-t-il dit en souriant.
— Non, il roule.
— Comme ça ?
Je me suis mise à rire. Son imitation du cycliste était parfaite. J'ai cru une seconde que le banc allait démarrer.
 
***
 
C'était à la période du trimestre où on organisait des projets citoyens. Du coup, je me suis dit que c'était l'occasion de monter une collecte de vêtements et de matériel pour les familles défavorisées. J'avais peur que la classe vote contre mon projet. Finalement, il a été adopté. Ma prof principale était contente de ma prise d'initiatives. En une semaine, on avait des cartons pleins à craquer : manteaux, sacs, fournitures, chaussures... On avait installé tout ça sur une table dans le hall.
 
Le premier jour, personne n'osait y toucher. Le deuxième, quelques élèves ont pris des stylos, des cahiers. Et le troisième jour, des vêtements. Le quatrième, une paire de baskets a disparu. Une paire noire, solide, presque neuve, pointure 37. Le cinquième jour, Luis est arrivé en classe avec. J'étais plutôt rassurée. Et maintenant, j'étais certaine qu'on avait tous les deux la même pointure.
 
Ce jour-là, on a joué au foot sous un ciel un peu gris. Comme tous les vendredis, c'était les filles contre les garçons. J'ai mis deux buts. Mais ça n'a pas été suffisant. Luis n'a pas joué ce coup-ci. Il m'a regardé de loin depuis le banc. Il avait encore un peu mal aux pieds, mais avait ce sourire qui m'a encouragée à me dépasser.
À la fin du match, je suis partie le rejoindre. Je suis arrivée en trottinant avec mes vieilles baskets porte-bonheur. Sauf que là, elles commençaient à tirer la langue sérieusement. On voyait un bout de ma chaussette blanche. Luis avait remarqué et en a profité pour me balancer :
— Elsa, je peux te prêter les miennes, si tu veux.
Me tenant là, devant lui, je n'ai rien pu faire d'autre que sourire. Il y avait de l'intensité dans ses yeux.
— Oui, je les veux ! Trop mignonnes tes baskets !
— Pfff, je sais que c'est les tiennes, m'a-t-il dit, le regard malicieux. 
Je me suis posée à côté de lui. Il a pris ma main. J'étais gênée, je transpirais un peu. Je ne savais plus quoi dire. Je me suis imaginée sur le point de penalty à réfléchir où j'allais placer le ballon. Au milieu ? À droite ? Ou à gauche du gardien ? Je ne savais pas. Je me suis lancée. Mon cœur a fait le reste.
— Elles te vont mieux à toi. Et puis... si je les reprends, j'ai peur que ça pue des pieds.
Dans le mille. Son rire m'a fait l'effet d'un but. J'ai levé les bras au ciel et un p'tit rayon de soleil s'est faufilé sur le terrain, juste pour nous deux.

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Image de Les baskets de Luis
Illustration : Mathilde Ernst