Le voleur de feu

Je suis un voleur. Mon vol ne sera pas sans conséquence, je le sais. Pourtant je ne suis qu'un adolescent de seize ans dont les ambitions se résumaient jusqu'ici à survivre dans un monde qui s'écroule et se perd chaque jour de plus en plus. L'eau se fait rare, la terre n'est plus qu'une sèche poussière infertile d'où la vie n'émergera plus, et l'air ne porte désormais plus les secrets que chacun lui a confié. Alors j'ai volé. Mais à l'inverse de celui bien avant moi, je ne finirai pas au sommet du Caucase. Parce que oui, comme Prométhée, j'ai volé le feu.
J'ai autour du cou l'opale de feu dans laquelle survit la toute dernière flamme. Tous les éléments sont liés entre eux d'une manière ou d'une autre, et ensemble, ils peuvent tout changer. Je n'ai jamais voulu être celui qui sauverait le monde. En fait, je n'ai jamais cru que je pourrais être cette personne. Or cette flamme qui vacille près de mon cœur dans sa prison d'opale, je l'ai volée à l'arbre élémentaire pour apporter le renouveau dont cette Terre a besoin. Les branches desséchées et le sol craquent sous mes pieds alors que je marche, dans une nature qui se meurt. Soudain, mon attention est retenue par un bruit qui m'est familier. Une rivière coule non loin d'ici, et une jeune fille d'à peu près mon âge y trempe sa main dans le faible courant. Lorsqu'elle me voit, elle se redresse rapidement et a un mouvement de recul. Voyant qu'elle a peur, je lui lance :
- Ne t'inquiète pas, je ne te ferai rien.
Une émotion que je n'arrive pas à identifier passe furtivement dans son regard. Puis mes yeux se posent sur le collier en pierre de lune qui pend à son cou. Elle le remarque et le cache immédiatement sous son t-shirt.
- Est-ce que c'est vraiment ce que je pense ? tenté-je de demander.
- Ça dépend, qu'est-ce que tu penses ? réplique-t-elle.
- Tu as réussi à voler l'eau ?
Elle croise les bras et détourne le regard. Je lis pourtant la réponse dans ses yeux. Soudain, la terre se met à gronder. Les arbres morts se brisent au-dessus de nos têtes et j'entraîne la jeune fille avec moi pour éviter qu'ils ne lui tombent dessus. Une fois la fureur de la terre passée, elle plonge ses yeux bleus dans les miens et me remercie de l'avoir sauvée.
- Pourquoi as-tu volé l'eau ? questionné-je.
Elle se pince les lèvres puis le regard empreint de tristesse me répond :
- Il faut préserver les éléments. Ils sont convoités et j'ai bien peur que la personne qui mettrait la main dessus n'ait de mauvaises intentions.
Elle avait raison.
- Je sais que quelque chose de très mauvais, motivé par de sombres intentions se prépare. Je pense que l'arbre élémentaire n'est plus un endroit sûr pour nos quatre éléments. Nous ne prenons pas soin d'eux, alors l'arbre faiblit et n'est plus en capacité de les préserver comme il se doit. Il faut les mettre ailleurs, en sûreté, continue-t-elle.
Elle a l'air aussi déterminée que moi. Elle serait une parfaite alliée. 
- Très bien, je viens avec toi, à deux on est plus forts, finis-je par dire.
- Je m'appelle Roxane, dit-elle en me serrant la main comme pour accepter ma proposition.
- Victor, ajouté-je, un sourire au coin des lèvres.
Nous marchons et parlons longuement de nos inquiétudes face à ce monde en déclin. Néanmoins, quelque chose chez elle semble différent. Lorsqu'elle me regarde dans les yeux, je peux voir une lueur qui me fait dire qu'elle perçoit au-delà de l'apparence. Jusque dans l'âme. Après une journée de marche, nous arrivons enfin à notre destination : au sommet de la montagne Telos. Nous observons tous deux l'horizon où s'étend à perte de vue un paysage meurtri, et alors que j'ouvre mon sac à dos, une douleur aiguë me frappe la tête et je tombe à terre. J'ai à peine le temps de me retourner que Roxane s'apprête à m'asséner un autre coup de pierre d'où suinte des gouttes de sang. Je lui fais un croche-pied et elle s'écrase près de moi. Je me redresse vivement et l'assomme avec un bâton qui se trouvait à ma portée avant de la ligoter à un rocher. Lorsqu'elle ouvre les yeux, l'effroi et la colère se dessinent sur les traits fins de son visage.
- Traître ! crache-t-elle.
Le creux de mes lèvres se dessine timidement en une ébauche de sourire. Je fais tourner entre mes doigts la labradorite que j'ai sortie de mon sac, pierre dans laquelle je pourrais enfin réunir tous les éléments. Je m'approche de Roxane et lui arrache son collier d'un coup sec puis je le mets dans la pierre où se trouvent déjà la terre et l'air.
- STOP ! hurle-t-elle. Si tu rassembles tous les éléments alors tu vas...
- Tout recommencer à zéro, achevé-je pour elle. Parce qu'un monde comme celui-là n'a pas de place pour quelqu'un comme moi.
- C'était toi qui avais volé le feu, depuis le début je le sentais mais je ne me suis pas écoutée... dit-elle pour elle-même. Attends ! reprend-elle voyant que je suis sur le point de verser le feu, le quatrième et dernier élément dans la labradorite.
- Oh, mais j'ai déjà été très patient tu sais, répliqué-je placidement.
- Si tu m'aides, Victor, dit Roxane la voix tremblante, alors tu seras un héros.
- Mais je ne suis pas un héros.
- Si, tu pourrais l'être, ne fais pas ça je t'en prie, m'implore-t-elle en essayant en vain de se libérer des liens qui la tiennent prisonnière du rocher.
- Tu vois, c'est précisément la différence entre un héros et un méchant. Un héros est guidé par son sens de la justice, tandis qu'un méchant est guidé par ses émotions et ses désirs. Moi ? Je veux rendre justice à mes émotions et désirs que j'ai bien trop longtemps faits taire. Alors disons que je suis simplement le héros de mon histoire, qui sauve mon monde à moi.
Je regarde l'horizon un instant, puis je me tourne à nouveau vers Roxane et lui lance :
- Tout détruire pour mieux recommencer. Comme le phénix qui renaît de ses cendres.
J'ouvre l'opale de feu et dépose l'élément dans la labradorite avant de plonger le monde dans d'éternelles ténèbres. Pour la première fois de ma vie, l'obscurité n'avait jamais été si réconfortante et je trouvai enfin un refuge. Mon refuge.

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