Le sens des dés

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Comme tous les samedis, Manhoé, Ethan, Nino et Tristan s'étaient donné rendez-vous chez le grand-oncle de Nolan pour partager un temps de jeu. Vidéo ou de plateau, tout dépendrait de leur humeur du jour. Les cinq garçons venaient toujours les poches pleines de propositions plus alléchantes les unes que les autres.
 
— Bienvenue chez Marius ! les avait accueillis le vieil homme comme à son habitude.
 
Marius les fit descendre au sous-sol aménagé, où les attendait Nolan. Celui-ci était particulièrement fébrile, dissimulant mal le sourire qui ne demandait qu'à jaillir sur ses lèvres. Car, pour une fois, c'était lui qui réservait une surprise à ses amis.
 
Les cinq garçons prirent place, assis en rond sur la moquette épaisse qui recouvrait le sol. Leur pow-wow était devenu un vrai rituel : ils exposaient, dans le cercle qu'ils traçaient ainsi, la boîte, les cartes ou le jeu vidéo qu'ils avaient apportés avec eux. Il ne restait plus qu'à convaincre les autres que le sien était le plus intéressant, excitant ou original. Ensuite, ils passeraient aux votes et celui qui remporterait le plus de voix aurait le bonheur d'être choisi !
 
Ethan déballa un jeu d'échecs à multiple plateaux ; Manhoé, un puzzle de créature légendaire, mi-homme mi-dragon ; Nino, un mini-jeu de fléchettes ; Tristan, un escape game compliqué.
Manhoé se tourna vers Nolan :
— Et toi ? C'est quoi ton jeu ?
 
Nolan glissa alors la main dans sa poche pour en sortir cinq dés qu'il posa délicatement devant lui.
— Mais, c'est quoi ces dés ? Ils sont tout blancs ! s'exclama Nino.
— C'est Marius qui me les a donnés ! Ils sont très particuliers et ne peuvent être joués qu'une seule fois dans une partie ! répondit Nolan.
— Comment ça ? questionna Tristan dont les yeux brillaient de curiosité.
Il n'était pas le seul. Les quatre compères ne pouvaient plus détacher leur regard des petits cubes si étranges.
— En fait, chacun doit en choisir un et le faire rouler. À chaque fois, il se passera un truc.
— Mais quel truc ? demandèrent les quatre autres en chœur.
Nolan respira un grand coup. Il n'en savait rien. Son grand-oncle lui avait seulement dit qu'un dé lancé valait une action.
Mais il n'eut pas le temps de répéter la phrase de Marius. Manhoé s'était déjà emparé d'un dé pour le faire rouler.
— Noooon ! Attends ! avait crié Nolan en le voyant faire.
Trop tard. Le cube était déjà en train de crapahuter entre eux. Il se mit à ralentir, tangua sur une arrête et PSHIIIIIT ! disparut. Au même moment, la lumière s'éteignit d'un seul coup, les plongeant dans le noir le plus total. Dans une pénombre si épaisse qu'ils n'arrivaient même plus à discerner la présence de leurs camarades.
— Rallume Nolan ! s'époumona Tristan.
— Je ne peux pas ! s'écria l'interpellé qui s'était levé pour aller, à tâtons, chercher l'interrupteur. En vain ! Il ne reconnaissait plus rien. La pièce s'était comme rétrécie autour d'eux. Comme si le dé avait entraîné tous les meubles avec lui dans sa disparition.
— Il n'y a plus de porte non plus ! s'étrangla Nino qui s'était mis à la chercher désespérément.
Par terre, tous les autres jeux s'étaient volatilisés aussi. Il ne restait plus que quatre petites taches pâles. Les dés ! Il n'y avait plus ici, dans ce cube tout noir, qu'eux et les dés !
— C'est quoi cet enfer ? paniqua Ethan, en tentant de repousser les parois de la boîte à l'intérieur de laquelle ils étaient coincés.
— Réfléchissons ! Il doit bien y avoir un moyen de sortir de là ! murmura Manhoé
— C'est ta faute ! Tu as lancé le dé avant que je finisse d'expliquer, râla Nolan.
— Ça ne sert à rien de se disputer ! intervint Tristan. Qu'est-ce qu'il a dit d'autre Marius ?
Nolan se rassit, prit sa tête entre ses mains pour mieux se concentrer.
— Il m'a dit : pour chaque dé lancé, une action. Et puis, aussi...
— Quoi ? firent les quatre autres pendus à ses lèvres.
— Que c'était un jeu qu'on oublierait jamais...
— Ah ben, ça a bien commencé, persifla Nino.
— Bon... faut jeter les autres alors ! On ne peut pas rester dans ce trou du diable plus longtemps, s'impatienta Ethan. Je commence !
Le garçon s'empara d'un dé au hasard et, après l'avoir serré entre ses doigts, le lança devant lui. Un tracé blanc scintilla avant de s'éteindre brusquement : le deuxième dé venait, PAF ! lui aussi, de disparaître.
Aussitôt, un bruit monumental s'éleva, saturant l'air de vibrations démoniaques. C'était comme si une basse, puissance infernale, frappait leurs oreilles, s'engouffrait dans leurs tympans, déréglant jusqu'à leurs battements de cœur. Ils étaient envahis par un son apocalyptique.
— Vite ! hurla Nolan.
Et sans attendre, il se saisit d'un troisième dé pour le jeter en l'air. Il décrivit une courbe lumineuse avant de se terminer par un POP ! explosif qui le fit se dissoudre dans l'obscurité.
Au même instant, une odeur nauséabonde se répandit dans l'espace. Même le bruit sembla être étouffé par l'épaisseur de la puanteur qui leur rampait maintenant dans les narines. C'était abject, absolument répugnant.
Nino arracha le quatrième dé du sol et, sans hésiter, l'éjecta loin de lui. Une bande étincelante miroita dans la pénombre avant de se faire engloutir, comme les précédentes, dans un tourbillon d'étincelles. WHIIIIPS. Le mini-cube n'était déjà plus qu'un souvenir !
Mais c'est alors que les uns après les autres ils se mirent à tousser et à cracher : un goût absolument immonde s'était infiltré dans leur bouche, leur tapissant le palais, irritant leurs papilles, leur soulevant l'estomac.
Il ne restait plus qu'un dé et plus qu'une seule chance. C'était au tour de Tristan. Il ne se fit pas prier pour l'empoigner. D'un geste ample, il le balança le plus fort possible, comme s'il voulait éloigner le mauvais sort qui s'acharnait sur eux.
Une liane dorée zigzagua au-dessus de leur tête avant de s'évaporer, comme les précédentes, dans une gracieuse volte, BZZZZZZIIIIII !
Aussi sec, les cinq amis furent catapultés dans tous les coins de leur prison. Ils roulaient-boulaient dans tous les sens. Le cube, où ils étaient enfermés, s'était mis à faire des tonneaux, à tournebouler comme un fou. C'était sûr et certain : ils étaient à l'intérieur du dé lui-même !
— Au secouuuuuurs ! s'écriaient-ils tous en même temps alors que leur avancée semblait ne jamais vouloir finir.
Pourtant, comme celle de tous les dés, leur course ralentit peu à peu, jusqu'à l'immobilité parfaite. Ils défirent péniblement le nœud de bras et de jambes qu'ils formaient, se frottant le nez, le coude ou le genou. Il leur fallut un certain temps pour reprendre leurs esprits... La lumière était revenue, le bruit infernal avait cessé, l'horrible odeur s'était dissipée, l'affreux goût avait disparu et leurs roulades avaient pris fin. Ils étaient de retour dans le sous-sol de Marius. Comme si rien ne s'était passé. Tout était à sa place. Presque tout... les dés, eux, n'étaient plus là.
 
— Alors, les enfants ? Comment avez-vous trouvé mon jeu ?
Marius se tenait devant eux, curieux de recueillir leurs impressions.
— C'était affreux ! On a été rendus aveugles... commença Manhoé.
—...et sourds ! poursuivit Ethan.
— Plongés dans une fosse puante ! continua Nolan.
— Obligés de bouffer un truc immonde ! rapporta Nino.
— Et blackboulés cul par-dessus tête ! conclut Tristan.
Marius les regarda un par un... avant d'éclater de rire.
— Ah je suis désolé ! Vous n'avez pas dû jouer les bons chiffres ! D'habitude, mon jeu des cinq sens est aussi merveilleux qu'inoubliable, fit-il en faisant sauter les dés, mystérieusement réapparus, au creux de sa large paume.
Les cinq amis se regardèrent ahuris. Inoubliable, d'accord. Mais... merveilleux ? Peut-être faudrait-il recommencer ?
Alors, cap ou pas cap ?
 

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