Le sablier

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Mon cerveau ressasse les détails de cette étrange affaire. Je revois les trois morts, des personnes vraiment différentes. La première, Eléonore Mercier, une femme mariée et sans histoires, s'est jetée à minuit du septième étage de son appartement rue de Montreuil dans le onzième arrondissement de Paris. Son époux était absent au moment du drame, parti dans un congrès d'experts-comptables. S'il n'y avait eu ce couple de jeunes témoins de la scène, jamais nous n'aurions connu l'heure exacte des faits. L'enquête de proximité n'a rien donné et mes collègues du commissariat de Charonne ont vite classé le cas dans la catégorie suicide. La deuxième victime – appelons-la comme ça parce que je ne crois pas aux coïncidences – Samir Borrego, est informaticien dans une grande société de services. Il a choisi de se laisser tomber sur les rails du RER B à la station Les Halles. Personne sur le quai ne l'a vu venir, ce qui ne m'étonne pas étant donnée la faible empathie qu'ont les Franciliens pour leurs congénères. Par contre, tous les témoignages concordent sur un point : l'heure. Et c'est ce qui m'a mis la puce à l'oreille. Minuit, une fois de plus. Cependant, à l'époque la hiérarchie policière n'a pas jugé bon de lier les deux événements. Les investigations ont de nouveau conclu à un suicide. Rien de surprenant dans une population parisienne névrosée, a même déclaré l'un des patrons de l'unité scientifique. Finalement, un gradé plus clairvoyant que les autres a décidé de confier l'affaire à la brigade criminelle quand une jeune femme du nom d'Amélie Robin a eu l'idée saugrenue – je cite un de mes collègues dépêché sur les lieux le soir même – de sauter d'un pont au-dessus de la Seine, à minuit pile selon les passants. Encore un suicide, a tout de go décrété l'officier de service, plus soucieux de rentrer dans ses pénates que de démarrer un vrai travail de policier.
 
Je revois le commissaire Gontrand m'expliquer pourquoi je dois reprendre le dossier.
—          Garnier, c'est votre truc les puzzles ?
—          Pas vraiment.
—          Eh bien, démerdez-vous pour me résoudre ce merdier, parce que ça sent pas bon.
 
La mauvaise foi, c'est son dada alors autant ne pas le contredire. J'ai accepté. En plus, ça me changeait un peu des assassins du dimanche, des ronds-de-cuir psychopathes et des autres empêcheurs de vivre tranquillement son ennui. J'ai donc récupéré la paperasse rédigée dans l'état de l'art administratif par des fonctionnaires surchargés, revu les témoins, procédé à l'enquête de voisinage, j'en passe et des moins glamour. Résultat des courses : trois morts lisses comme des toiles cirées, pas de lien entre les victimes, aucun fait notoire à cent kilomètres à la ronde susceptible de démarrer une corrélation entre mon enquête et des phénomènes même paranormaux. Juste deux femmes et un homme décédés dans Paris, avec comme seul dénominateur commun la qualification de suicide alors que rien n'indique dans leur parcours une propension à ce type de geste. Institutrice en fin de carrière, Eléonore Mercier attendait tranquillement sa retraite à l'école primaire de la rue des boulets. Récemment promu manager, Samir Borrego prévoyait d'assister à un colloque international sur l'intelligence artificielle. Quant à Amélie Robin, tous la décrivent comme un joyeux pinson, toujours de bonne humeur, heureuse dans ses études et en amour...
Je gigote sans raison dans mon lit. Au bout d'un moment, je décide que ça me saoule trop de rester allongé. Je me lève puis me dirige dans ma cuisine minuscule pour aller boire une boisson chaude. Il fait chaud. Je regarde à travers le carreau. Le ciel est rempli de nuages noirs, le signe d'un orage à venir. J'ouvre la fenêtre avant de démarrer la cérémonie du thé. Mes mouvements passent en mode automatique : la bouilloire, le sachet, la tasse, le sablier. Ce rituel ne prend d'habitude qu'une poignée de minutes.
 
Je profite de ce temps pour regarder la voute céleste ; les étoiles brillent faiblement et la lune décline son allure anémique dans une lueur pâle. Mon attention se fixe sur un nuage. Il me fait penser à Jinx, mon compagnon d'insomnie quand j'étais encore enfant. Je l'imaginais maléfique et souverain, le pourfendeur de toutes celles et ceux qui me pourrissaient la vie, se moquaient de mes histoires, me traitaient de créature parce que je ne jouais pas comme eux avec un petit camion ou déguisé en chevalier cathare. Des bribes de conversation me reviennent en mémoire.
— Ils ne te méritent pas.
— J'en ai marre d'eux.
— Pourquoi pleures-tu ?
— Je veux être normal.
— N'importe quoi.
 
Jinx n'avait pas d'yeux ni de bouche. Il était juste vaporeux. Pourtant, côté imagination, il rivalisait largement avec moi. Nous passions la nuit à construire un monde sans princesse à délivrer, sans voiture à conduire avec de petites jambes maigrichonnes, sans appareil dentaire ni tables de multiplication. Je ne me souviens pas exactement de tout, mais à la fin je repartais me coucher rassuré. Depuis, je revoyais parfois Jinx au cours d'une de mes enquêtes, souvent sur la scène de crime, à travers les mares de sang ou les restes fumants d'un incendie. Je me disais que Jinx avait mal tourné, qu'il ne protégeait désormais plus les enfants, mais punissait les adultes.
 
Je vérifie le sablier. Le sable gris est encore en haut. C'est bizarre, j'ai l'impression d'avoir laissé voguer mes souvenirs plus longtemps que les cinq minutes habituelles. Je m'approche de la fenêtre pour voir si le nuage est toujours dans le coin. Il n'a pas bougé. Par contre, les étoiles et la lune ont perdu de leur maigre éclat. 
 
Je pense de nouveau à Jinx. Et s'il avait décidé de s'attaquer à l'univers ? Cette pensée m'effraie un peu. Je me retrouve dans la peau de l'enfant d'avant, de l'innocent qui ne savait pas encore à quel point les êtres humains sont mauvais parfois et peuvent accomplir les actes les plus abominables. Je revois les photos de la morgue où les corps d'Amélie Robin, d'Eléonore Mercier et de Samir Borrego sont allongés, recousus après les examens d'usage, gris et lunaires. Je regarde de nouveau le sablier. Le sable s'écoule très lentement, de manière imperceptible. On dirait Jinx sauf qu'il ne me dit rien. Je décide de le secouer comme si le temps allait s'accélérer en conséquence. Il ne se passe rien. Je le retourne. Toujours rien. Jinx ne s'en laisse pas compter. Il veut me montrer qu'il maitrise le temps, les étoiles, les planètes et la lune. Je le déteste. J'essaie de lui crier des mots interminables mais aucun son ne sort de ma bouche. Le sable se noircit. Je jette un coup d'œil à la fenêtre. Le nuage est encore là, immuable, haut dans le ciel. Je m'approche de la fenêtre et je scrute le bas avec l'espoir qu'il soit rempli de sable noir. Seul le bitume gris s'affiche sous mes yeux. La rue est vide. J'entends alors une voix dans ma tête.
— Saute !
— Jinx ?
— Saute, je te dis.
— Non !
 
Je regarde l'horloge murale. Elle m'indique minuit. Je ne veux pas terminer sur une table d'autopsie juste pour faire plaisir à un nuage ou à un sablier maléfique. Amélie Robin, Eléonore Mercier et Samir Borrego méritent que je résolve l'affaire, que je prouve au reste du monde et à leurs proches que Jinx les a sacrifiés pour noircir le sable, le ciel, l'univers et les étoiles, parce qu'il n'aime pas jouer avec un petit camion ou se déguiser en chevalier blanc. Je saisis le sablier, le jette par la fenêtre et avec lui Jinx, mes souvenirs d'enfant, les mares de sang et les traces d'incendie.

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