Le mange-charbon

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Pourquoi avoir accepté cette mission et ce stupide binôme ? Parce que j'avais pas le choix, tout simplement. Rapport à une dette que j'avais envers Big Fat Mike et à laquelle je n'aurais pu échapper qu'entre les parois d'un cercueil. Pas mon idée de l'avenir idéal, donc j'avais dit oui. Et maintenant, je me trouvais à traverser la plaine ravagée d'une zone interdite pour aller récupérer un artefact obscur, collé au train par un petit rigolo qui trébuchait à chaque crevasse. 
 
Évidemment, il a pas fallu attendre longtemps pour qu'il se casse la gueule. Ça m'a bien fait rire. Sauf que j'ai vite compris qu'il y avait un problème, vu qu'il n'a pas fait mine de se relever. J'étais déjà vingt bons mètres devant et j'ai hésité à le laisser moisir dans la poussière radioactive. Après-tout, j'avais accepté qu'il me suive, pas de le baby-sitter. S'il voulait venir jouer les chasseurs de trésors, à lui de tenir le rythme.
 
J'allais le planter pour de bon quand le sourire trop plein de dents de Big Fat Mike a flashé devant mes yeux. J'ai réalisé qu'encore une fois, je n'avais pas le choix. Je suis revenu sur mes pas en jurant bien fort pour que l'autre idiot par terre m'entende. Ça a pas eu l'air de le secouer. Arrivé à sa hauteur, je fus pris d'une furieuse envie de lui en coller une. Je me penchai pour atteindre son casque et me rendis compte qu'il était plein de cendres. 
 
Les salauds ! Ce n'était pas un mec normal qu'ils m'avaient refilé. J'aurais dû m'en douter. Ils avaient osé ressortir un mange-charbon. Ces horreurs mécaniques qui carburaient aux pellets noirs et rejetaient des gaz toxiques à tous vents, coupables à eux seuls d'une bonne partie de l'apocalypse climatique qui nous était tombée sur le coin de la gueule.
 
Je n'avais rien vu, entêté comme j'étais à ignorer ce coéquipier encombrant. La visière embrumée, les mouvements saccadés, le mutisme volontaire servant à masquer une voix métallique. La voix, c'est ce qui les trahit à chaque fois. Il faut croire que les cordes vocales ne s'accordent pas avec les émanations de la chaudière à vapeur qui leur sert de cœur. 
 
En même temps, étrangement, de découvrir sa vraie nature, ça a refroidi ma colère envers ce compagnon forcé. Ça devait pas être une partie de plaisir pour lui non plus. Et il avait encore moins le choix que moi puisqu'il avait dû être programmé sans avoir voix au chapitre.
 
Je lui ai tendu une main pour l'aider à se relever. 
— Rien de cassé ? 
Il s'est difficilement redressé et il est resté immobile un moment, à passer en revue ses rouages, j'imagine, avant de secouer la tête. Dans son casque, des nuages de cendres ont fait se déplacer des ombres. Comment n'avais-je pas remarqué cela avant ? Je me serais donné des baffes. 
— Tu peux parler, tu sais. J'ai compris ce que t'étais. Te fais pas de bile, je dirai rien. 
J'ai cru voir son corps se raidir et se tasser, prêt à la fuite ou au combat. Dans les deux cas, il aurait gagné, donc j'ai pris ma voix la plus sympa pour tenter de ne pas le perdre. C'était pas facile, être sympa. Je n'avais pas essayé depuis longtemps. Je ne savais plus comment faire. 
— Au fait, on s'est jamais officiellement présenté. Moi c'est Arton, et toi ? 
Au silence qui s'est étalé plus épais qu'une marée noire, je me suis dit qu'on s'était enlisés pour de bon. J'allais l'avoir finalement cette solitude que j'avais tant réclamée. Et c'est con, mais je crois pas que ça me faisait plaisir au final. Les mange-charbon, c'est pas leur faute si on continue à les exploiter. Même avec leur pollution, même avec leur inhumanité, il faut croire qu'on a besoin d'eux vu qu'ils sont toujours en service. 
— Bon, alors, tu boudes ? j'ai encore essayé, mais le ton que je voulais rieur a plutôt sonné agressif. 
 
Je voyais bien que je n'arriverais à rien comme ça. Alors j'ai eu une idée, ce qui m'arrive assez rarement et vaut la peine d'être relevé. J'ai tâtonné mes vêtements, pas très pressé de trouver ce que je savais pourtant être l'unique solution. J'avais pas de charbon sur moi, impossible de recharger les batteries de cette machine sur pattes. Du moins de manière classique. Cependant, le dernier job que j'avais accepté m'avait rapporté un joli petit pactole que je n'avais pas encore eu le temps d'aller déposer en lieu sûr. Ça valait une fortune. Ce que je m'apprêtais à faire était complètement stupide. 
J'ai finalement dirigé ma main vers ma poitrine, ouvert le bouton central de ma vieille veste et glissé mes doigts dans une déchirure de la doublure.
— Tiens, mange, ça te fera du bien. C'est pas aussi digeste que tes habituels pellets j'imagine, clairement plus compact, mais ça devrait te tenir au ventre. 
En voyant le diamant briller dans l'atmosphère brumeuse, j'ai eu vraiment toutes les peines du monde à ne pas changer d'avis. J'ai saisi la main de cet idiot de méca qui avait apparemment perdu toute capacité d'action. J'ai fourré le caillou dans sa paume couverte d'un épais gant de latex. Il n'a pas réagi. Je lui ai fait signe de le manger, mimant les gestes comme un touriste stupide en voyage de noces sur la lune. J'ai bien cru que j'allais devoir le lui enfoncer de force dans la gorge !
 
Mais tout à coup, il s'est réveillé. De sa main libre, il a actionné un bouton sur le côté de son casque. La visière s'est relevée dans un nuage de suie qui m'a fait reculer d'un pas. Puis, une fois que la poussière s'est dispersée, quelle ne fut pas ma surprise de voir un visage féminin, aux traits harmonieux et pourtant dérangeants. Humains, mais pas tout à fait. Femme, mais sans que cela ne veuille dire quoi que ce soit pour une machine. 
J'en étais là de mes réflexions quand ma compagne a avalé d'un trait le diamant, sans un bruit, sans un claquement de mâchoire. Puis, un sourire est né sur ses lèvres de silicone. Un sourire très doux, qui m'a fait croire un instant que j'allais tomber amoureux. 
— Merci, dit-elle avec cette politesse froide caractéristique de son espèce. 
Sa voix était aiguë et planante, exactement comme celles d'autres mange-charbon que j'avais pu entendre. Mais avec un quelque chose qui la rendait unique. 
— Je mettrai ce diamant à votre crédit si nous réussissons la mission. Soyez sûr que vous serez dédommagé pour cet apport précieux à mon bon fonctionnement. 
 
Puis, comme ça, sans plus de cérémonie, elle s'est remise en route. Et c'est moi qui me suis mis à lui coller au train, me rappelant vaguement que, dans les histoires anciennes, offrir un diamant à une dame signifiait quelque chose. Quelque chose d'important. Mais impossible de me rappeler quoi. 

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