Le dernier des Houmas

Cette œuvre est
à retrouver dans nos collections

Nouvelles - Littérature Générale Collections thématiques
  • Fictions Historiques
  • Le Temps
Il disait appartenir à une tribu indienne oubliée, en être le dernier descendant. Quand j'étais petit, il m'a raconté son histoire. Je l'ai crue et je la crois encore.
 
À l'époque, je passais mes vacances dans le marais poitevin. Souvent, je partais seul avec ma barque pour poser et relever mes nasses à anguilles et à écrevisses. Je me prenais pour un trappeur, un héros de James Fenimore Cooper. J'avais lu tous ses livres.
 
Les vieux parlaient quelquefois des Indiens du marais, mais je pensais que c'était seulement pour faire peur aux enfants. Pourtant, un jour où je faisais la sieste dans mon batai, j'entendis une grosse voix.
— Ne laisse pas traîner ta main dans l'eau, il y a des alligators dans le coin.
 
Le temps de me relever, il avait déjà filé sur sa barque. J'ai juste aperçu sa silhouette voûtée et sa longue tignasse blanche au loin. Le lendemain, je retournai au même endroit. Je voulais à mon tour le surprendre mais on ne surprend pas un Indien sur son propre territoire. C'est lui qui m'a vu le premier.
— Je savais que tu allais revenir.
— Vous êtes un Mohican ?
— Non, je suis un Houmas. Avant, nous étions nombreux à vivre ici. Maintenant, il n'y a plus que moi. Sais-tu que c'est nous qui avons apporté les grosses écrevisses rouges que tu pèches ?
— Et aussi les alligators ?
 
Ça se voyait qu'il était Indien, mais pas trop quand même. Il n'avait pas de plumes et il portait un veston comme tout le monde. En me quittant, il s'est mis à murmurer une douce berceuse un peu mélancolique, dans une langue qui m'était inconnue. Des années ont passé et je sais maintenant que j'ai été le dernier à écouter ce chant traditionnel des Houmas du marais poitevin.
 
Personne ne m'a crû. Je lisais trop de livres, je voulais faire mon intéressant. Ainsi, j'ai cessé complètement de parler de l'Indien du marais, et même d'y penser, jusqu'au jour où j'ai découvert par hasard un document dans les archives municipales de Niort. En recoupant patiemment différentes sources, j'ai pu reconstituer cette rocambolesque histoire oubliée.
 
En juin 1740, sur ordre du gouverneur de la Louisiane, trois bateaux chargés d'Amérindiens de la tribu des Houmas ont appareillé de la Nouvelle-Orléans, à destination du port de La Rochelle. Les rescapés de ce long voyage furent transférés au cœur du marais poitevin. Comme ils étaient originaires du sud du Mississippi, on attendait d'eux qu'ils aménagent les canaux et bonifient ces terres ingrates. On les y a abandonnés. Ainsi, et je peux en témoigner, jusqu'en 1949 au moins, des Houmas ont vécu ici.
 
Aujourd'hui je suis vieux et j'arpente sans relâche les canaux. J'y cherche les traces ténues laissées par les Houmas. Je suis redevenu l'aventurier de jadis. Ma silhouette voûtée et ma longue tignasse blanche sont bien connues des pécheurs à la ligne. Quand je croise un gamin qui laisse traîner sa main dans l'eau, je le mets en garde contre les alligators.
 

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation