Le déplacement

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J'avais dix-sept ans.
Un samedi soir de 1976, mon père était en déplacement en Irlande — chose rare. Ma sœur dormait chez une copine. À la maison, il n'y avait que moi et ma mère.
Elle approchait de la cinquantaine. Belle, sans effort. Une allure qui ne trahissait pas son âge.
Moi, je sortais avec Patrick. Un bad boy de façade, doux avec moi, bravache, drôle. Vingt ans, pas de permis.
Pour sortir, on dépendait d'Alain : vingt-cinq ans, une Renault 12 bleu Gordini — à nos yeux, le luxe absolu. La liberté avait quatre pneus et sentait l'essence.
Ce soir-là, Patrick et moi, on l'attendait à la maison.
Ma mère tournait autour de nous, posait les questions d'usage. Elle aimait bien Patrick, les garçons en général. Contrairement à mon père, toujours soupçonneux.
Quand Alain est arrivé, quelque chose a basculé. Il est entré avec une assurance tranquille et il a regardé ma mère. Vraiment. Un regard franc, presque audacieux.
Elle l'a soutenu. Un sourire infime, sûre d'elle.
En quelques minutes, deux compliments, deux rires, il l'a invitée à sortir avec nous. Elle a dit oui. Simplement. Comme si c'était évident.
J'ai ressenti une chose inconnue. Je n'étais pas jalouse de ma mère, ni d'Alain. J'étais jalouse à la place de mon père, comme si je portais pour lui la brûlure de voir sa femme briller ailleurs.
J'avais cette fidélité réflexe à l'ordre établi : elle était à lui. Sa beauté, son rire, c'était son territoire. Et ce soir-là, elle s'en échappait.
La R12 a filé dans la nuit.
Le restaurant était une auberge isolée, hors du monde, hors jugement. Une lumière trop douce, flatteuse, qui effaçait les frontières.
À table, je n'entendais plus Patrick. J'entendais ma mère. Son rire de gorge, rare, grave. Presque intime, presque indécent.
Je regardais ses doigts sur le verre, son cou qui se tendait en riant.
Mes dix-sept ans rapetissaient. J'étais reléguée au rang de témoin. Une place inconfortable et trop lucide. J'attendais un signe, un regard, un mot. Rien.
C'était eux. Et moi, je regardais. Sentinelle muette d'une loyauté qui n'était pas la mienne. 
Une gêne me serrait, presque une honte, sans faute précise, juste le malaise d'être là au mauvais endroit.
Je voyais ma mère redevenir une femme face au désir d'un homme. Pas seulement une épouse. Pas seulement une mère.
Il ne s'est rien passé. Rien de nommable.
On est rentrés. Elle a retiré ses boucles d'oreilles. L'eau a coulé. Tout semblait en ordre. Sauf moi.
Je me suis couchée en colère. Contre Alain. Contre ma mère. Contre Patrick. Contre la terre entière ! Parce que je ne savais pas où commençait la tromperie. Un regard ? Un rire ? Une pensée ? 
Je suis restée avec cette culpabilité de témoin. Coupable de ce que j'avais vu. De ce qui n'avait même pas eu lieu.
C'était pourtant une soirée ordinaire mais quelque chose avait glissé.
Je savais que je ne retrouverais plus jamais tout à fait ma place d'avant.

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