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Le carnet secret de Rami

Thierry Covolo est né au milieu des années 60 et habite à Nantes. Il écrit des nouvelles, souvent "noires", pleines de suspense... publiées sur Short Edition, ou dans diverses revues. Les filles de Thierry ont longtemps dit que son travail était de faire des réunions. En fait, il est consultant ! Et quand il n'écrit pas, il consacre son temps libre à sa famille, à la lecture et aux séries TV.
Pendant le cours de maths, Rami a laissé son sac ouvert. Il y a un carnet noir dedans. C'est la première fois que je remarque Rami. D'ailleurs, personne dans la classe ne le remarque vraiment. Il est discret comme une ombre. C'est presque un fantôme.
Je me demande bien ce que Rami fait avec ce carnet.
 
Les jours suivants, j'ai continué à observer Rami. Je le vois emmener ce carnet partout où il va.
Une fois, j'ai vu Rami écrire dedans dans un coin de la cour où personne ne va. Ça me fait penser à mon père qui écrit des romans. Mais personne n'écrit de roman au collège.
 
Rami est un garçon solitaire. Il parle peu. Il ne s'intéresse pas au sport, ni aux jeux vidéo. Il semble s'intéresser uniquement à son carnet.
Il ne joue pas à embêter les filles. Il n'est pas sur les réseaux sociaux.
 
Rami est plutôt grand et mince. Il a des yeux très noirs avec de gros cernes et il a la peau mate.
 
Un soir, je demande à Maman si elle sait de quel pays il vient. Elle me répond :
— Ses parents sont des réfugiés. Ils ont été obligés de quitter leur pays alors qu'il était encore très jeune.
— Oui, mais c'est quoi, son pays ? j'insiste.
— Je pense que son pays, maintenant, c'est ici, me répond-elle. Mais aussi un peu celui d'où viennent ses parents.
Puis, après une seconde d'hésitation, elle ajoute tristement :
— Son autre pays, c'est la Syrie...
 
Je ne sais pas grand-chose de la Syrie. Alors, je me suis renseignée. J'ai compris pourquoi Maman prenait cet air triste pour en parler.
Rami n'est pas comme les autres garçons. Sa famille a été obligée de fuir la Syrie et a vécu un véritable drame.
 
Depuis, je pense souvent à Rami. Je me suis mise à l'observer de loin. J'ai un peu honte de moi. Je ne le vois plus de la même façon. J'ai de la peine pour lui. Je suis curieuse aussi.
Je veux connaître ses pensées. Savoir ce qu'il écrit dans son carnet.
J'imagine qu'il doit raconter la guerre dedans et ce que sa famille a vécu. Peut-être qu'il raconte aussi quelques-uns de ses souvenirs.
 
Je le suis partout. Je suis en mode espionne. Je me débrouille bien car il ne semble pas me remarquer.
 
Un jour, entre deux cours, Rami part chercher de l'eau. Il pose son sac ouvert sur le sol. Rapidement, j'en profite pour prendre son carnet.
Puis, je suis partie me cacher dans une salle au bout du couloir.
 
Mon cœur bat très fort. Je suis impatiente de savoir ce qu'il y a dans le carnet !
J'ai ouvert une page au hasard. Et j'ai découvert quelque chose très différent de ce à quoi je m'attendais.
Il n'a pas écrit sur la guerre, ni sur l'exil. Rien de sensationnel.
Page après page, il raconte la même histoire de plein de façons différentes. Il parle d'une princesse endormie, retenue prisonnière par un monstre. Un prince charmant vient la réveiller avec un baiser.
 
Je m'exclame :
— Sérieux ? Que c'est ridicule !
 
Au même moment, une voix derrière moi dit :
— Eh ! T'as pas le droit. C'est privé !
Je me suis tournée vivement. C'est Rami qui vient de parler.
Il semble paniqué. Son regard va de mes yeux au carnet entre mes mains.
— Tu l'as lu ?
Puis, d'une voix tremblante, il répète :
— Tu l'as lu !
— Ouais, j'ai répondu. Je l'ai lu. Comment tu peux écrire des trucs pareils ? Faut être stupide pour aimer ce genre d'histoire.
— Moi j'aime, proteste Rami.
Ses joues sont devenues toutes rouges. Il est mignon comme ça.
— Moi, ça me fait vomir, je lui réponds.
Mais je n'ai plus vraiment envie d'être en colère.
— Moi ça me fait vomir ces histoires de filles débiles incapables de se débrouiller toutes seules... qui sont des pauvres choses fragiles qui attendent qu'un abruti avec un cheval et une épée vienne les secourir... Ne me dis pas que tu aimes ça. Pas toi, quand même ! T'as pas le droit d'être comme les autres garçons.
— Ben moi, réplique Rami, ça me fait rêver.
— Ça te fait rêver de voler le baiser d'une fille endormie ? Il est pourri ton rêve !
 
Rami regarde ses pieds avant de murmurer :
— Ça doit être formidable que quelqu'un t'aime assez pour risquer sa vie pour toi. De pouvoir compter sur quelqu'un. Que quelqu'un se tienne à tes côtés et t'accueille, plutôt que de regarder ailleurs comme si tu n'existais pas.
Relevant la tête, il ajoute :
— Ça doit être vraiment bien quand ça t'arrive. Peut-être qu'après ça tu ne fais plus de cauchemars. Que tu arrives enfin à faire les mêmes rêves que tout le monde.
 
Nos regards se croisent. C'est la première fois qu'on se regarde comme ça.
Je remarque le battement délicat de ses cils. Le tremblement de ses lèvres et le début d'un sourire.
 
Je lui rends son carnet qui ne parle pas de la Syrie. Ou qui en parle peut-être finalement. Mais surtout, qui parle de lui.
 
— Je ne vois pas trop d'épées dans le coin, je dis. Je ne suis jamais montée sur un poney. Mais il faut bien que quelqu'un s'occupe de tuer ton dragon.
Puis, sans vraiment réfléchir, je me mets sur la pointe des pieds, et je l'embrasse.
 
 
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Cette œuvre est une adaptation de la nouvelle Un Carnet noir de Thierry Covolo.

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