Le baiser muqueux

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Histoires Jeunesse :
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Sous la butte du vieux chêne s'empêtrait une cabane. Mi-ruine, mi-tanière, le modeste refuge abritait Sarmomille. Mi-ruine, mais cent pour cent sorcière, Sarmomille, pour l'heure, s'adonnait à son activité favorite. Elle ronflait comme une bûche sous un tronc.
 
Tout serait bien et qui finirait bien si le baiser qui allait suivre s'était trompé de destinataire. Hélas, Éloi, limace de son état, se dirigeait vers le potager de Sarmomille sachant très bien où il se rendait et pourquoi. Ce qu'il ignorait, par contre, c'était l'identité de celle qu'il allait embrasser. Sans quoi, il aurait aussitôt renoncé à ce périlleux projet. Personne, ni homme, ni femme, ni esprit, ni animal n'avait jamais osé toucher la sorcière sans son accord.
 
Rampant parmi les courges, il se dirigeait vers la cabane. Des murmures lui avaient rapporté qu'ici vivait la femme la plus laide qui soit. « Laide à quel point ? », avait-il demandé, « je ne pourrais pas accepter qu'elle ait une quelconque concurrence dans ce domaine. » On l'avait rassuré : il n'existait en ce monde aucun être aussi disgracieux que la femme qui vivait sous le chêne. C'était parfait.
 
Conscient que sa tâche n'allait pas être de tout repos, il comptait sur sa condition de limace pour assurer sa discrétion. Le gastéropode se glissa sous la porte, zigzagua entre les dalles de pierre déchaussées et grimpa le long du bois de lit avant d'atteindre l'oreiller sur lequel reposait une tignasse grisâtre. Trouver les lèvres tant convoitées dans ce labyrinthe chevelu relevait de l'exploit mais Éloi n'avait pas fait tout ce chemin pour renoncer si près du but. Il se démenait corps et âme pour se frayer un passage quand il rencontra une oreille. Il ne devait plus être loin. Le nez constitua un obstacle de taille, impossible à escalader, difficile à contourner. Heureusement, il avait pour lui ce corps élastique et parvint à le franchir non sans mal. Il vit alors les lèvres ridées et sèches desquelles s'échappait un souffle nauséabond. Éloi rassembla ce qui lui restait de courage, ferma les yeux, retint sa respiration et embrassa la hideuse endormie.
 
Sarmomille se réveilla d'un bond. Elle examina l'unique pièce de sa chaumière d'un œil perçant. Celui, ou celle, qui avait eu l'audace de la toucher devait être caché, là, quelque part. Il, ou elle, n'avait pas pu s'enfuir aussi vite. Elle ne s'aperçut de la présence d'Éloi que lorsqu'elle passa sa langue râpeuse sur ses lèvres rencontrant la limace suspendue à un filet de bave.
 
Elle la saisit de ses ongles crasseux et la scruta de près.
— Et bien, pâté à corbeaux, en voilà une muflerie ! Tu penses pouvoir embrasser n'importe qui comme ça, sans permission ! Quel affront ! Qu'as-tu à dire pour ta défense avant que je ne te transforme en lima... en crapaud ? 
 
Bien qu'il comprît, avec horreur, que la personne qui lui faisait face était la grande Sarmomille, Éloi n'en fut pas moins tétanisé par son geste irrespectueux. Elle avait raison. Qu'on soit limace ou roi, nul n'a le droit d'imposer un baiser à quiconque ne le souhaite pas. Honteux, il allait présenter ses excuses lorsqu'il se contempla dans le reflet de l'œil de la sorcière.
— En plus, le baiser n'a eu aucun effet, constata-t-il. À quoi pensais-je ?
— Je me le demande aussi, répondit la sorcière pour qui le parler des animaux, aussi petits soient-ils, n'avait aucun secret. En attendant, zou, dans le bocal ! Tu feras un excellent ingrédient.
 
Elle s'attendait à ce qu'il la supplie, comme tous les autres. « Ne me jetez pas dans le bocal ! », « Pas dans le chaudron ! », « S'il vous plait, épargnez-moi de vos malédictions. » Mais il n'en fit rien et se contenta de soupirer :
— Ça ne peut pas être pire.
— Pire que quoi ? demanda Sarmomille, intriguée. Ne me dis pas que flemmarder sur mes salades ou piquer un somme sous une planche pourrie soit si terrible que ça.
— Mais non, madame Momille, à vrai dire, je ne savais pas que c'était vous. Et maintenant que je le sais, je me dis que vraiment, je n'ai plus aucun espoir.
— Je ne pige rien, mollasson, alors, soit tu t'expliques fissa, soit c'est le bocal.
— C'est pourtant évident, non ? Vous voyez bien à quoi je ressemble. Moche, marron, sans forme ni élégance, baveux à souhait et je vous épargne le pire.
— T'es une limace, parbleu, que veux-tu de plus ?
— Justement ! Je ne veux plus être une limace. J'ai rencontré la semaine dernière une grenouille qui m'a conté l'histoire du demi-frère du cousin de l'oncle de son beau-père crapaud. Et bien, il lui a suffi d'embrasser une princesse pour devenir un homme. Et un beau, en plus ! Alors je me suis dit...
— Tu t'es dit que t'allais emballer la sorcière du coin pour que toi aussi tu deviennes un imbécile.
— Pas vraiment, il n'y a pas dix minutes, je ne savais même pas que la célèbre Camomille habitait ici. Non, je me suis dit : bon, soyons honnêtes, je suis largement plus moche qu'une grenouille. Donc, si lui a dû trouver une belle princesse, alors moi je dois trouver la personne la plus laide au monde. Je me suis renseigné et... Et me voilà, quoi.
 
Sarmomille ne releva pas l'insulte faite à l'encontre de son physique. Car tout simplement, pour elle, il n'y en avait pas. Elle restait factuelle et consciente de l'image qu'elle renvoyait.
 
— Mais pourquoi ? T'es pas bien en limace ? Car je te le dis tout net, mes semblables ne sont que des sacs à ennuis. Hormis quelques exceptions. Ils ne pensent qu'à boire, à amasser des richesses et à se taper dessus. Pas une vie, crois-moi sur parole. 
— Serfmomille, je suis trop moche, personne ne veut de moi. Même les escargots me boudent. Quitte à vivre un enfer, autant que ce soit en homme.
— Écoute, je ne vais pas te faire un discours sur la beauté intérieure et tout le tralala. C'est foutaises et compagnie. Personnellement, je n'ai jamais trouvé les choses de l'amour très intéressantes. Mais tiens-le-toi pour dit : « Mieux vaut être limace solitaire qu'homme sur terre. »
— Au moins, l'homme connaît l'amour, lui.
— Vu la façon dont il se comporte, ça reste à prouver. Et tu ne feras qu'emporter ton problème avec toi. Sache qu'il n'y a pas de moches ou de beaux, il n'y a que des impatients. J'suis dans un bon jour, je passe la serpillière pour cette fois, alors bocal ou jardin ?
— Bon, ben, va pour le jardin alors, Sarmentille.
 
Éloi ne sut jamais si Sarmomille avait déjà eu affaire à d'autres de son espèce. Toujours était-il que ledit jardin grouillait de tout ce qui composait la faune baveuse. Limaces, escargots, vers, grenouilles, crapauds, des centaines d'individus se prélassaient entre les salades et les autres légumes.
— Voilà le topo, petit gars. Là, c'est chez vous. Devant la baraque c'est mon potager. On n'y touche pas !
 
Tel était le contrat qu'Éloi prit garde de bien respecter. L'amour l'attendait sous une tomate. Une limace, bien laide aux yeux des hommes, jolie aux siens. Et comme dit le proverbe : « Tout vient à point à qui sait attendre ». À condition quand même que ça ne dure pas trop longtemps.

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Image de Le baiser muqueux
Illustration : Mathilde Ernst