Il avait vu quelque chose d'anormal dans le ciel. C'était son habitude de se lever la nuit pour regarder à travers sa fenêtre la ville endormie. Il avait souvent des insomnies et regarder le ciel étoilé l'apaisait. Mais ce soir-là, la traînée colorée qui se déplaçait au-dessus de la cité de la Paix l'intriguait. Agua sortit de chez lui. Il habitait une maison dressée sur une colline à l'écart du centre. Son voisin le plus proche résidait à six kilomètres. C'est sûrement pour cette raison qu'il fut le seul à voir ce trait lumineux. Il le suivit sans le quitter des yeux. Comme il arrivait à la frontière qui séparait la cité de l'Eau de celle de la Paix, la lueur changea de trajectoire : tour à tour, il la vit monter, tourner, chuter derrière les arbres, ressurgir à l'opposé, accélérer, ralentir. Agua s'était arrêté, sidéré, lorsque l'éclair le frôla de près. Il comprit alors que cette lumière n'était autre qu'un dragon aux écailles étincelantes faites de bleu, de rouge, de marron et de gris. Un dragon ? Vraiment ? Il n'en revenait pas, apeuré autant qu'excité par cette découverte. Il faut que j'en parle à Wasser !
Wasser était un des rares garçons qui lui parlait encore. Agua remonta rapidement les rues de sa cité et frappa à la porte de Wasser. Pas de réponse. Il tambourina encore et encore. Toujours rien. Il alla à la fenêtre de sa chambre et jeta des cailloux sur la vitre. Wasser finit par ouvrir, les yeux emplis de sommeil.
« Qui c'est ?
- C'est moi ! Agua !
- Qu'est-ce que tu viens m'faire chier ? T'as vu l'heure ?
- Wasser, J'ai vu un dragon !
- T'as bu ou quoi ? Arrête tes conneries !
- Crois-moi, je l'ai vu ! Il était grand, multicolore, lumineux...
- Arrête, t'es devenu fou ? T'as picolé ?
- Tu sais bien que je ne bois pas.
- Agua, faut vraiment que t'arrêtes de lire, ça te monte au cerveau !
- Mais je l'ai vu, je te dis !
- Dis-moi que t'as vu des lutins des grottes tant que t'y es !
- Wasser, j'ai...
- Rentre chez toi ! Laisse-moi dormir ! »
Wasser envoya une grosse averse sur Agua avant de fermer ses fenêtres. Agua n'avait même pas de don assez puissant pour répliquer. Trempé, énervé et déçu, il reprit le chemin de sa maison. Sitôt arrivé, il se changea et alla dans sa bibliothèque. Impossible de dormir, alors autant relire les légendes du pays !
Dans le palais des Maîtres, Agunda s'ennuyait. Cela faisait des siècles qu'elle attendait son prétendant, celui qui lui permettrait de régner sur Sil Oula pour y ramener une paix durable. Fatiguée des combats qui opposaient depuis trop longtemps la cité du Feu à celle de l'Eau et la cité de l'Air à celle de la Terre, elle espérait trouver rapidement l'homme qu'il lui fallait : quelqu'un d'intelligent, sans soif de pouvoir, ayant la capacité de se faire respecter sans user de la force. Un homme bon. Neo rentra de sa garde en raclant ses griffes contre le sol de pierre. Il interrompit ses pensées :
« J'ai surpris un curieux qui s'était approché du palais. Je l'ai éloigné à ma façon, il n'est pas près de revenir ! J'ai vu son visage. Tu ne l'as encore jamais reçu ici mais je pense qu'il a l'âge. »
Le dragon partagea son souvenir de l'homme à Agunda.
« Si tu veux que je te l'amène, je peux l'appeler. »
Agunda lui signifia son accord par la pensée, impatiente de rencontrer ce garçon.
Le lendemain, Agua resta enfermé toute la journée chez lui, à lire et à prendre des notes sur les légendes de Sil Oula. L'une d'elle disait que les dragons étaient faits d'écailles aux couleurs des cités : bleu pour l'eau, rouge pour le feu, gris pour l'air et marron pour la terre. Ils possédaient donc le pouvoir des quatre éléments. Cette description correspondait exactement à ce qu'il avait vu ! Il se passa soudain une chose d'étrange : tout devint flou et il crut voir une épée juste devant lui mais quand il tendit le bras pour la toucher, il n'y avait rien. Il fut pris d'une monstrueuse migraine et il s'évanouit. Quand il revint à lui, un livre était ouvert à ses côtés. Sur une page, une image le laissa sans voix : c'était exactement l'épée de sa vision ! En guise de légende, on racontait qu'une dragonnière, gardienne de la cité de la Paix, s'était enfermée dans cette épée pour préserver sa jeunesse dans l'attente de son prétendant. Pour s'assurer de son existence, il se mit en route.
Le palais était composé d'une pièce unique, immense. De grandes peintures, des murs ornés, des sculptures aux quatre coins de la salle. La première, un homme fissuré, comme une faille peut fracturer la terre. La seconde, une femme aux joues gonflées d'air. La troisième, faite de verre, était remplie d'eau. La dernière, un homme tenant un brasero incandescent. Au centre de la salle, une table, un drap blanc, et l'épée, identique à celle qui le hantait. Il s'approcha mais un éclair l'éblouit. Lorsqu'il rouvrit les yeux, une femme se tenait devant lui : cheveux blonds, yeux bleus, robe blanche et pieds nus, elle sourit. Il l'observa un instant : son visage était parfait, elle était incroyablement belle.
« Je suis..., commença-t-elle.
- Agunda la dragonnière, gardienne de ce temple. Vous cherchez un prétendant...
- Et je l'ai trouvé, dit-elle, un sourire au coin des lèvres.
- Comment s'appelle-t-il ?
- Mais c'est vous, Agua ! J'ai le pouvoir d'observer les pensées, rien qu'en regardant les gens dans les yeux. Je vous regarde, Agua, et vous êtes celui que j'attendais. »
Agua allait au temple chaque nuit. Du crépuscule à l'aube, ils se racontait tout. Leur amour grandit au point qu'ils firent répandre la nouvelle de leur mariage dans les quatre cités : c'est Neo qui s'en chargea, diffusant joie et bonheur partout où il volait. La foule le suivait, impatiente d'assister à l'événement annoncé. Agua et Agunda devinrent gouverneurs de Sil Oula. Quelques années plus tard, ils eurent une fille, Aria, qui fut l'aînée d'une grande fratrie.
Depuis, les mariages mixtes se sont multipliés et, dans chaque famille, plusieurs dons coexistent désormais. Grâce à Agua et Agunda, la cité de la Paix s'étend de plus en plus.