La Catastrophe

     Tout commença au creux des racines d'un chêne centenaire un soir d'hiver.

-« Grand-père, tu peux nous raconter une histoire ?
- Oui, s'il-te-plaît !
- Bon, bon, d'accord. Installez-vous bien. »

Les sept lapereaux s'enfoncèrent profondément dans les coussins qui bordaient le canapé et se blottirent les uns contre les autres. Leur grand-père commença son récit, un très vielle histoire : « Il y a fort longtemps, quatre clans se partageaient la forêt : le Clan de l'Eau Vive, le Clan du Feu Incandescent, le Clan du Vent Irritant et le Clan de la Terre Sacré. Le Clan de l'eau Vive prospérait non loin d'une cascade - vous vous souvenez, je vous y avais emmené, l'été dernier. Ils maîtrisaient les intempéries et autres catastrophes aquatiques. Le Clan du Feu Incandescent -non Campanule, ils ne vivaient pas dans des terriers enflammés - habitait une très grande tanière dont la taille est plusieurs fois supérieure à celle de la nôtre au cœur d'un énorme tronc frappé par la foudre. Ils pratiquaient l'art le la Flamme : leurs terriers étaient éclairés contrairement aux autres clans. Ensuite, le Clan du Vent Irritant résidait dans les hauteurs des arbres : ils se nourrissaient de tout ce que la verdure des hauteurs leur proposait. Eux contrôlaient les vents, tornades et tempêtes. Ils étaient d'une grande puissance. Enfin, le Clan de la Terre Sacrée vivait au sol, construisant de formidables terriers, façonnant des murs et surtout, maîtrisant les tremblements de terre... C'était extraordinaire... En un mot, tous vivaient dans la paix. Jusqu'à ce jour.

     C'était un matin timide, le soleil tardait à se montrer. Les nuages crachotaient et l'air était glacial. Soudain, un énorme craquement retentit dans la forêt. Beaucoup de cris puis plus aucun bruit. L'énorme souche du Clan du Feu venait de s'effondrer sous la pression de la rivière qui débordait. Avec le Clan. Tous disparus. Sauf un. Parti chercher des provisions en forêt, un lapereau avait échappé à la catastrophe. Il était désormais orphelin. Les autres clans accourent constater le désastre. Le Clan du Vent Irritant accusa celui de l'Eau Vive, diffamant qu'elle avait provoqué la colère de la rivière pour détruire le clan disparu. Le Clan de l'Eau Vive jeta la pierre sur la Terre Sacrée, lui reprochant d'avoir provoqué un tremblement de terre. Ce dernier se défendit en accusant les deux clans de complicité pour conquérir le territoire du Clan du Feu Incandescent. S'ensuivit une longue guerre chargée de bourrasques, séismes et coups d'eau en tout genre.

     Entre temps, Romarin, qui s'était éclipsé lors de la joute verbale, avait fondé un nouveau terrier où il vivait seul, tel un ermite, perfectionnant son savoir-faire, tristement. Jusqu'au jour où une lapine encore novice nommée Marguerite, lassée de se battre, décida de partir à sa recherche et de faire connaissance avec ce lapereau. Elle mit dans une besace quelques carottes et autres plantes et sa couverture à motifs jaune favorite. La lapine n'eut pas de mal à le trouver. Il était occupé à farfouiller dans des buissons, sans doute dans les alentours de son nouvel abri.

"-Que cherches-tu, lui demanda-t-elle.

Le lapereau du feu sursauta : Que veux-tu ? Laisse-moi tranquille ! Je n'ai besoin de personne !

-Ta voix te trahit. De plus, tu as l'air affamé, renchérît-elle en lui tendant son maigre sac de provisions. Me ferais-tu l'honneur de visiter ton antre ?

-Pourquoi ? répondit l'autre sur la défensive.

-Parce que je vais t'aider.

-Bon...Très bien."

Ils s'enfoncèrent dans un boyau situé sous un énorme chêne, progressant dans les ténèbres. Puis, d'un réglage de Romarin, le gîte s'illumina.

"-Oh ! C'est magnifique ! Comme c'est chaleureux ! En si peu de temps ! C'est grâce à ton talent ? Il lui répondit d'un hochement de tête.

-C'est génial ! Mais... où dors-tu ? lui demanda-t-elle en balayant l'espace de sa vue perçante.

Romarin baissa les yeux.

-Je comprends. Prends donc cette couverture. Je te l'offre.

C'est ainsi qu'ils devinrent les meilleurs amis du monde. Marguerite rendait visite à l'orphelin, qui, jours après jours, élargissait son sourire. Quand ils furent prêts, ils prirent le chemin du champ de bataille, décidés, ensemble, à arrêter ce massacre inutile. Ils grimpèrent au sommet d'un grand roc et crièrent à l'unisson : "CESSEZ ! ÉCOUTEZ-NOUS !"

Il y eut un moment de flottement puis toutes les têtes se tournèrent vers eux. Les pierres soulevées par les lapins de la Terre Sacrée retombèrent au sol de même que l'eau invoquée par l'Eau Vive. Les coups de vents s'éparpillèrent dans les feuillages. Marguerite reprit : "Posez-vous cette question : À quoi sert cette guerre ?"

Grand silence. Romarin continua :"Je suis le seul survivant de l'inondation. Je suis convaincu que mon clan n'aurait pas voulu que vous vous battiez pour cela."

Les deux lapereaux continuèrent en chœur :"Nous vous demandons donc d'y mettre fin." Il s'ensuivit ensuite un conseil entre vétérans : il fut évidemment reconnu que cette bataille était insensée et elle fut enfin arrêtée. La paix revint. »

      Tous les lapereaux s'étaient assoupis. Leur grand-père les borda d'une couverture à formes jaunes qui traînait non loin et déposa un baiser sur chaque front. Dans un chuchotement endormi, un lapereau lui dit : « C'était toi, Romarin, n'est-ce pas ? »

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