Le silence de la salle d'Histoire pesait plus lourd que d'habitude. Au collège des Hautes-Cimes, l'air vibrait souvent d'étincelles ou de courants d'air soudains, mais ce matin, tout semblait figé. Assis au dernier rang, Lucky s'efforçait de disparaître, les épaules rentrées et le regard cloué à son pupitre. Ses mains, enfoncées dans les poches de son sweat, restaient désespérément glacées.
— Le Grand Équilibre est une balance parfaite, commença Monsieur Valier d'une voix solennelle. Le Feu brûle, l'Eau apaise, la Terre soutient et l'Air transporte. Quatre piliers, aucune exception.
Le professeur pianota sur le tableau numérique où s'affichèrent des arbres généalogiques complexes. Lucky sentit une boule d'angoisse lui scier le souffle.
— Pourtant, continua Valier en baissant le ton, les légendes mentionnent une anomalie. Un cinquième élément né du chaos des sangs mêlés : l'Oskurem.
Le mot résonna comme une insulte. À côté de lui, un élève murmura : « Un truc de monstre, ça. »
— L'Oskurem n'est pas un pouvoir de création, expliqua le professeur. C'est un vide. Une absence de lumière qui dévore les autres dons. C'est pourquoi le Jour de Détermination, vendredi, est crucial. Ceux qui ne rentrent pas dans les cases seront... écartés.
Lucky fixa ses baskets. Sous ses semelles, il sentit une vibration sourde. Depuis peu, sous l'effet du stress, les ombres autour de lui s'étiraient, devenant visqueuses, presque solides. Par la fenêtre, il vit une élève de troisième faire jaillir des geysers d'eau sous les applaudissements. Lui ne voyait que le gouffre qui s'ouvrait sous ses pieds. Dans trois jours, il poserait sa main sur l'Orbe de Mesure. Et il savait que ce n'était pas de la lumière qui en sortirait.
Le soir même, l'orphelinat des Brumes semblait plus étouffant que jamais. Dans le dortoir, les autres garçons dormaient déjà, laissant échapper des preuves de leur nature : une petite flamme dansait au bout d'un index, une brise légère faisait flotter les rideaux. Lucky, pétrifié sous ses draps, se leva sans un bruit pour se glisser dans les cuisines désertes. Il devait savoir.
S'asseyant dans le recoin le plus sombre de la réserve, il posa une pomme devant lui.
— Allez, murmura-t-il, les dents serrées. Fais quelque chose.
Il chercha ce froid intérieur, ce trou noir dans sa poitrine. Soudain, ses mains s'effacèrent dans une fumée huileuse qui coula vers le sol comme de l'encre. Lorsqu'il toucha le fruit, il flétrit à une vitesse effrayante. Le rouge vira au gris de cendre avant que la pomme ne s'effondre, transformée en une poussière qui s'évapora dans le néant.
Ce n'était pas de la destruction ; c'était comme si elle n'avait jamais existé. Lucky recula, horrifié. L'Oskurem était un effaceur de réalité. S'il était détecté, il serait effacé, lui aussi.
Le vendredi arriva comme un couperet. La Grande Salle vibrait d'une tension électrique. Au centre, sur une estrade de marbre, trônait l'Orbe de Mesure : une sphère de cristal pur capable de lire l'âme. Lucky attendait dans la file, le cœur frappant sa poitrine si fort qu'il craignait d'être trahi.
— Sarah ! Élément Eau !
L'Orbe s'illumina d'un bleu saphir éclatant. Lucky, lui, sentait l'Oskurem gronder dans ses veines. Ce n'était plus un froid calme, c'était une tempête de nuit.
— Lucky ! À ton tour.
Le garçon s'avança sous le regard perçant de Valier. Il posa sa main sur la paroi froide. Pendant une seconde, le monde s'arrêta. Puis, l'Orbe ne brilla pas. Il aspira la lumière de la pièce, transformant l'estrade en un puits de ténèbres.
Au même instant, le plafond de la salle se déchira. Une faille aveuglante, mélange instable de flammes et d'éclairs, apparut. L'équilibre avait rompu. Trop de puissance accumulée par les éléments "purs" depuis des siècles. La surcharge craquait. Une tornade de pure énergie descendit vers la foule, menaçant de tout pulvériser. Les maîtres de l'Air tentèrent de dresser des boucliers, mais leurs murs de vent éclataient comme du verre.
Lucky comprit. Les quatre éléments ne pouvaient que créer ou transformer. Personne ne savait supprimer le danger. Sauf lui.
Il ne retira pas sa main de l'Orbe. Il s'y agrippa. Il ouvrit les vannes de son âme. Une brume de néant jaillit de ses doigts et s'élança vers le plafond. Elle ne frappa pas la tornade ; elle l'avala. Comme une éponge bue par l'encre, la fureur des éléments se tut au contact du vide. Lucky servait de soupape. Il ne tuait pas la vie, il dévorait le chaos.
Petit à petit, la faille s'éteignit. La lumière revint, douce. Lucky s'écroula à genoux, vidé. L'Orbe était devenu d'un gris de fer, calme et solide.
Le professeur Valier s'approcha, le visage pâle. Il posa une main tremblante sur l'épaule du garçon.
— On nous a appris que l'Oskurem était la fin de tout, murmura-t-il pour l'assemblée. On s'est trompés. Il est le vide nécessaire pour que la lumière ne nous brûle pas.
L'examinateur regarda son registre, la main hésitante.
Lucky esquissa un sourire fatigué face au registre resté vide. "L'Oskurem", dicta-t-il. Parce qu'il faut parfois un peu d'ombre pour sauver le jour