L'obsidienne

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Elle fait un dernier tour des lieux pour s'assurer que tout est en ordre. Elle passe sa tête par l'entrebâillement d'une porte, celle de sa chambre, son ancienne chambre. Il n'y a rien que le parquet huilé qui semble presque neuf, l'étroit fossé là où il rejoint la pierre noire sur laquelle s'appuie le manteau de cheminée. 
 
Elle effleure l'obsidienne sculptée qu'elle porte en collier, une roche vitreuse, noire, aux reflets argentés. Lors d'une éruption volcanique, le magma, au contact de l'air, se refroidit trop vite pour que les atomes aient le temps de former des cristaux. La matière se fige, lisse, telle à du verre, engendrant cette roche inerte. Elle a lu que les Aztèques la façonnaient en miroirs, les utilisaient ensuite pour lire l'avenir. Son compagnon lui avait offert ce pendentif il y a quelques années, prétendant que la pierre lui permettrait de conjurer enfin son angoisse, son stress permanents. À la place d'une obsidienne, il aurait pu se contenter de rentrer à l'heure annoncée, de prendre en compte l'existence et les besoins de leurs enfants, et les siens au passage.
 
Elle ressort pour ouvrir la porte de la deuxième chambre, mitoyenne à la sienne. Aucun signe du chaos permanent dont elle s'était plainte ces huit dernières années. Pas d'explosion de Lego au sol, pas de petites voitures en plein circuit, pas de têtes de poupées isolées, de fragments de jeux de société glissés dans chaque recoin, dans chaque boîte qui tentait de contenir ce désordre perpétuel. Plus de sacs hermétiques emprisonnant les vêtements trop petits de ses enfants, stockés irrégulièrement en haut du dressing. Plus de dressing non plus. Rien que le blanc de la peinture fraîche, sur laquelle les feuilles des marronniers dressés devant la maison dessinent un motif commun. Ce n'est pas le silence non plus. Les enfants jouent dans la cour d'école de l'autre côté de la rue, un scooter passe de temps en temps. Ces bruits lui semblent désormais indéterminés, ils pourraient provenir de n'importe quelle rue, de n'importe quelle ville, de n'importe quel pays.
 
Bientôt, de sa nouvelle fenêtre, elle ne verra plus de marronniers, mais des pins d'Alep. Elle se souvient qu'un cours leur avait été consacré lors de ses années d'études de biologie. Le pin d'Alep produit des pommes de pin qui restent closes pendant des années. En dormance, fermées comme un poing, elles accumulent les graines. Secrètement, elles attendent l'incendie qui fera fondre leur résine. Les cônes s'ouvrent alors sans prévenir et libèrent les graines qu'ils couvaient. Le vent les dissémine puis elles s'enfoncent dans un sol débarrassé de la concurrence, un sol riche en cendres, donc en nutriments essentiels. Les pins d'Alep, ces parfaits opportunistes, savent s'épanouir après l'incendie et réensauvager les territoires brûlés. Pas les marronniers.
 
Elle fait face au salon et à la cuisine ouverte. Le lieu lui semble si grand, maintenant qu'il est vide. Elle frôle les murs encore frais et odorants de peinture, dessine de la main l'ancien contour des meubles, des miroirs, des bibelots qui s'y adossaient il y a encore une semaine. Elle se rend dans la cuisine, se colle à la gazinière devant laquelle elle avait attendu tous les soirs qu'il la rejoigne enfin, puis avait cessé d'attendre ; elle allume le feu, le crépitement familier se fait entendre, la flamme surgit dans un souffle. Elle sursaute, se vexe de la voir fonctionner si bien alors qu'elle va partir. Elle l'éteint. Sa fille aînée, celle qui ne pleure jamais, lui a dit qu'elle ne voulait pas que sa maison — c'est un appartement, mais elle a toujours dit maison ; appartement, c'est trop étriqué pour accueillir ses grands mots d'enfant — accueille d'autres personnes. Elle ne veut pas que d'autres enfants portent d'autres pyjamas et courent pieds nus sur le parquet de sa maison, qu'ils installent leurs lits, leurs jeux, leurs doudous dans sa chambre, qu'ils mangent leurs céréales sur le bar de sa maison. Un silence avait flotté entre elles, elle avait observé la trace minérale des larmes sur les joues de sa grande fille. Elle l'avait enlacée, et son petit frère les avait rejointes brutalement dans l'embrassade. Comme à son habitude, il lui avait soufflé des « Maman » dans le cou, comme des questions. Elle aurait pu dire à sa grande fille qu'elle quittait une amie, sa maison parfaite qui avait stocké patiemment leurs souvenirs, leurs disputes, leurs embrassades, leurs pirouettes arrière et leurs chutes, leurs tâches de purée et de ketchup, leurs tailles successives inscrites sur le mur de l'entrée au crayon à papier, leurs mouchoirs pleins de morve, leurs terreurs nocturnes, leurs histoires de licornes, de mouches géantes et de dinosaures amoureux. Elles allaient quitter une amie et faire connaissance avec une autre. Plus généreuse, plus vaste, plus chaude, avec ses pins d'Alep devant les fenêtres, ceux qui survivent après la catastrophe, et la mer qu'on pouvait deviner au loin, à l'odeur.
 
Lors de sa dernière visite, elle avait aperçu un couple de papillons machaons tracer un chemin erratique dans l'air de leur futur jardin. Elle avait observé longuement leurs longues ailes jaune pâle veinées de noir. Ces papillons, censés être communs en Europe, elle n'en avait pas vu depuis quelques années. En bonne biologiste, elle avait appris à dépasser l'observation béate du vivant ; elle pouvait en partie le lire, déchiffrer ses cycles ; en bonne superstitieuse, elle pouvait ajouter à son jeu autant de signes potentiels. Elle avait suivi les papillons jusqu'au chemin caillouteux qui menait au village. Après quelques pas, un éclair azur l'avait fait sursauter. Elle avait reconnu un criquet à ailes bleues, cet insecte vert-de-gris au camouflage parfait en chemin pierreux, dont l'éclat des ailes postérieures effraie les prédateurs. Elle aussi, elle aimerait pouvoir faire surgir des ailes, une nageoire, des antennes en une fraction de seconde pour effaroucher les malvenus. Elle se rappelait que l'obsidienne, plus tranchante et résistante que le verre, avait servi dans de nombreuses civilisations à fabriquer des armes. Le criquet à ailes bleues, lui aussi, s'épanouit en milieu hostile, celui des terrils, des friches, des sols cramés. Satisfaite du signe qu'elle avait pu collecter, elle était retournée lentement vers la maison. C'est ici qu'elle avait fait le serment de partir, de cesser d'attendre ; elle aussi, elle se ferait opportuniste, elle trouverait de quoi survivre sur cette terre tantôt hostile et aride, tantôt éclatante de toutes ses formes de vie.
 
Elle avait suggéré aux enfants de planter trois buddleias dans un coin du jardin dès leur arrivée dans la nouvelle maison. Leurs grappes de fleurs blanches à violettes, riches en nectar, attireraient irrésistiblement les papillons, promis. Elle voyait déjà voleter les lépidoptères en un bouquet rouge brun, vif orangé, jaune acide, blanc pétale, bleu pétrole, noir mat. Des paons-du-jour, des vulcains, des petites tortues, des piérides du chou, des citrons, des tabacs d'Espagne. Des machaons. Le buddleia peut lui aussi pousser dans les gravats, les sols pauvres ; certains les disent envahissants, ils savent si bien s'accrocher, même quand il y a trop peu. Elle compte bien, chaque soir, entourée de ses enfants, observer attentivement la nuée de papillons butiner les grappes sucrées avec gourmandise, dans le nouveau jardin de leur nouvelle maison.
 

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