L'air s'engouffre, gonfle les parois nasales, titille la gorge. Joueur, il descend dans la trachée en dansant, emplit de ses arômes suaves les bronches, s'infiltre, donne vie aux alvéoles. Il reste, attend patiemment que les poumons prélèvent son oxygène, rit avec l'azote arrivant, puis, tranquillement, se retire en offrant un magnifique sourire à la vie, promesse d'un retour imminent.
J'ouvre les yeux. Un sourire sur les lèvres, j'inspire une seconde fois, m'amusant à nouveau à donner vie à l'air. Je ne suis pas rancunière, je ne lui en veux pas d'être si bref. Dans quelques semaines, ou quelques jours, je mourrai. J'ai un grave cancer des poumons, métastatique. Il s'est répandu rapidement, trop rapidement selon les médecins. Lorsque j'ai vu les larmes rouler sur les joues de mes parents, j'ai su que ce serait à moi d'être heureuse pour eux.
J'effleure ma poitrine, m'attarde sur mon cœur battant. J'aime sentir la vie, fragile, mais présente. J'aime imaginer son fonctionnement, donner vie à ses mouvements. Même si l'air m'a condamnée, je préfère l'imaginer rire dans mon corps défaillant plutôt que pleurer. J'aime l'idée que lui aussi, il s'en fiche de la mort. Qu'il veut être léger, rieur, peu importe. Comme les oiseaux qui pépient malgré la guerre, comme les insectes qui s'ébattent joyeusement malgré les chagrins d'amour, les jours maussades et la misère du monde.
Ma vision des choses a beaucoup changé depuis la découverte de ma « chance » comme j'aime l'appeler. C'est une chance de pouvoir s'obliger à profiter à 200 %. Je sais que si je l'appelais autrement, je déprimerais. Quand je pense à tous les adolescents qui se plaignent des petites galères du quotidien, je me marre. Qu'ils sont égoïstes. Comme moi avant.
Tous les matins, quand mes parents entrent avec les yeux rougis et d'énormes cernes, je leur adresse toujours un grand sourire. Je leur dis bonjour, leur demande de quoi ils ont rêvé.
Alors ils pleurent. Et moi, j'entoure de mes bras leurs épaules, leur chuchote de douces paroles réparatrices. Leurs larmes redoublent mais je les lâche, je leur souris.
— Ne pleurez pas, ne pleurez pas.
Ils sortent un mouchoir et se lamentent encore et encore. Puis s'accrochent à moi, me touchent, pleurent de nouveau, m'embrassent, pleurent — encore, se mouchent et finissent par sortir.
Je me détourne vers la fenêtre, et j'observe les voitures passer. Ça va faire environ trois semaines que je ne suis pas sortie de cet hôpital. Les gens qui passent en gesticulant me font rire. Ils sont soit en colère et crient, soit en plein débat. Dans les deux cas, ils sont hilarants. Pincement au cœur. J'aimerais marcher. Dehors. Sentir l'air froid, entendre la vie, courir, danser, tourbillonner. Mais ce n'est pas possible. Je crois que c'est la seule chose qui me rend triste.
Un élan de fatigue m'envahit, je baille et m'effondre sur mon lit. En étoile de mer. Le problème de cette maladie, c'est que ça fatigue énormément le corps. Certainement. J'attrape un cachet au goût abominable, arrache le bonnet qui recouvre mon crâne chauve, et le balance à travers la pièce. Je me sens fatiguée, lassée. Marre. Je veux sortir ! L'air est toujours aussi turbulent, le vol des oiseaux gracile et poétique.
Je suis heureuse — pour eux. Épuisée, en vrai. Je me redresse. Pousse la porte. Descends les marches immaculées. Je n'en peux plus, d'accord. Mais j'irai dehors. J'entends des voix.
— Je monte voir Mlle Liviar.
L'oncologue à ma charge.
Dans cinq minutes, il va croire que je me suis suicidée, échappée, ou morte, qui sait. Alors l'air revient, cajole mon corps, mon cœur, joue, me redonne espoir, me pousse en avant. Je m'élance, me précipite dans les toilettes et sors par l'issue de secours.
Je suis dehors !
Je caresse du bout des doigts l'oxygène, l'atmosphère. Une expression extatique se dessine sur mon visage. Mon cœur tourbillonne, s'élance dans ma poitrine, sourit à pleines dents. Je danse, cours, marche, halète, ris, effleure les branches, l'herbe, l'air.
L'air, l'air, l'air... Vif, plus joyeux que jamais, plus malicieux, plus drôle. Il me regarde, m'attrape la main, m'entraîne à sa suite, me montre les moineaux, mésanges, rossignols, sourit, rit, s'élance le long du ruisseau, effleure de ses doigts l'eau, puis monte jusqu'au soleil, me fait signe de la main, me lâche, puis revient, empli de chaleur douillette. Il plonge dans mes poumons, les chatouille, et je ris, ris, ris, ris...
Je m'allonge, et tends les doigts vers le ciel, empoigne des poignées de nuages. Nuages, nuages, nuages, nuages. Soleil, soleil, soleil, soleil. Dix doigts tendus vers la vie.
Espérons qu'elle me réponde.