Il manque l’eau

Pour mon deuxième jour de stage, le lieutenant Delval m'a missionnée de ranger le bordel qui sert d'archives à la gendarmerie d'Annecy. Comme aucun gendarme sensé ne veut s'y coller, c'est moi, une gamine de 15 ans qui doit faire le boulot. Mais bon... je ne vais pas me plaindre, car je suis la seule de mon collège à faire mon stage de 3e à la gendarmerie. Bon, ma tâche s'arrête à trier de la paperasse dans une salle sombre pleine de poussière, même si ce n'est pas aussi classe que d'arrêter des méchants, c'est assez cool ! J'en suis à ce stade de mes réflexions quand une énorme souris passe entre mes jambes. Bien sûr j'hurle, je lâche le dossier que j'avais entre mes mains et renverse une pile de cartons. Super ! Quand j'ai rassemblé tous les papiers que j'avais fait tomber, je remarque une photo sous une étagère. Je me penche pour la prendre. Je me retrouve pleine de poussière. Re super ! Sur le cliché, il y a une personne recroquevillée sur elle-même, toute noire, comme carbonisée. Beurk ! Je retourne la photo et lis : M. Chassot, brûlé vif le 8 avril 2013 à Annecy. Comme cette photo m'intrigue, je cherche le dossier d'enquête dans les dizaines d'étagères et les centaines de cartons qui remplissent la pièce. Coup de bol, après quelques heures (oui je suis têtue), je mets enfin la main dessus. Je me plonge donc sur ce petit conte de fée qui se nomme « rapport d'enquête » : M. Chassot, âgé de 30 ans est mort brûlé vif le 8 avril 2013 entre 4 et 8 heure du matin. Il s'agit bien d'un meurtre, car sur son torse il y avait un triangle gravé dans sa peau post-mortem ; peut-être la signature de son bourreau. Coupable non identifié.
 
Bon, c'est moins classe que Cendrillon, mais à mon goût, plus captivant. Je réfléchis un instant à ce que je viens de lire et aux dossiers que j'ai survolés. Il me semble avoir déjà lu une histoire de triangles sur les victimes ; je me remets à fouiner et retrouve les deux dossiers qui m'intéressaient : Mme Anglade, âgée de 24 ans est morte enterrée vivante le 8 avril 2020 entre 4 et 8 heure du matin. Il s'agit bien d'un meurtre, car sur sa poitrine il y avait un triangle barré, gravé dans sa peau post-mortem ; peut-être la signature de son bourreau. Coupable non identifié.
Mme Avila, âgée de 28 ans est morte asphyxiée le 8 avril 2006 entre 4 et 8 heure du matin. Il s'agit bien d'un meurtre, car sur sa poitrine il y avait un triangle barré, gravé dans sa peau post-mortem ; peut-être la signature de son bourreau. Coupable non identifié.
 
À la fin de ma lecture, la première chose qui me vient en tête c'est qu'il y a anguille sous roche : tous les meurtres sont commis le même jour, à la même heure, exactement tous les 7 ans. Tous ces triangles ne peuvent pas être une coïncidence. Ces morts sont forcément liées et les enquêteurs n'ont pas fait le lien. J'emporte les trois dossiers qui m'intéressent avant de foncer dans le bureau du lieutenant Delval.
 
...
 
"Attends, tu veux me faire croire que ces trois affaires sont liées ? As-tu des preuves de ce que tu avances ?".
Mon boss (pour une semaine) assis derrière son bureau, écoute ma petite histoire jusqu'à la fin ; mais j'avoue que je ne sais pas s'il me prend au sérieux ou s'il se fout de moi. Et d'un coup, il éclate de rire : "Ma pauvre fille ! dit-il entre des hoquets, ma brigade s'est acharnée pendant des semaines sur ces affaires ! Et toi, Adèle, une gosse de 15 ans tu crois avoir trouvé ? Tu as un melon plus gros qu'une pastèque ma parole, tu lis trop de polars avant d'aller te coucher. Arrête de me faire perdre mon temps et sors de mon bureau !".
Les larmes aux yeux, je sors en claquant la porte avant de me précipiter hors de la gendarmerie. J'erre dans la rue avant de trouver refuge dans un café. Je passe ma commande, m'assois à côté d'un couple et essaie de me calmer. Je sors mon téléphone pour trouver la signification de ces satanés triangles. Quoi que pense le lieutenant, je vais trouver le fin mot de l'histoire ! Signes astrologiques, alphabet grec, tout y passe, mais au bout d'une heure, je suis bredouille. À la table voisine, le couple entre dans une discussion animée. Je tends l'oreille pour entendre ce qu'ils se disent. « Empédocle », « Création de l'univers ». Et là... c'est le flash. Les quatre éléments, eau, feu, air, terre. Les armes des crimes, les victimes brûlées, asphyxiées, enterrées. Et les triangles, dont deux barrés. Je ressors les trois dossiers que j'ai pris dans le bureau du lieutenant après son coup de colère et me plonge dans une lecture assidue. Une chose retient mon attention ; il manque l'eau. Si on reste dans la logique des dates : 8 avril 2006, 8 avril 2013 et 8 avril 2020, exactement sept ans d'intervalle entre chaque meurtre, le prochain est dans deux jours. Étant donné que nous sommes le 6 avril 2027. Cette pensée me glace le sang. Pour éviter un quatrième drame, il faut que je trouve la future victime. Je dois donc chercher ce qui relie M. Chassot, Mme Anglade et Mme Avila. Et vite ! À contrecœur je retourne à la gendarmerie, plus précisément aux archives.
 
...
 
Je suis assise derrière mon bureau quand mon téléphone vibre dans ma poche, indiquant l'arrivée d'un SMS :
"Te voilà de retour à Annecy... directrice du département des cold cases. Comme quoi... avoir un melon plus gros qu'une pastèque et passer ses nuits à lire des polars étaient finalement des atouts. Il y a 20 ans, tu as résolu ta première affaire dans ma gendarmerie, sous mes yeux éberlués. Juste en fouinant dans de vieux papiers et t'intéresser à des triangles, tu as démasqué un tueur en série. Il me semble qu'il est temps de te dire bravo ! Hâte de t'aider dans une nouvelle enquête.
Commissaire Delval ".

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