Kheylie se sentait bien sous l'eau, dans cette infinité de bleu qui l'enveloppait délicatement, cette immensité cobalt qu'elle comprenait si bien. Les rayons du soleil transperçaient la surface glacée et éclairaient les centaines de particules qui dérivaient paisiblement. L'eau était son refuge silencieux dans le vacarme du monde.
La jeune fille retourna à la surface, profitant pendant encore quelques secondes du calme qui régnait dans cette étendue glacée. Quand elle atteignit la séparation entre l'eau et l'air, le paradis et l'enfer, son esprit fut pris d'assaut de toutes parts. Le Vent l'appelait, l'attirait à lui à chaque instant. Le Feu ne demandait qu'à sortir, s'insinuait dans son sang, toujours plus insistant. Et la Terre, cette puissance inébranlable, cette puissance que rien n'égalait, revint immédiatement lorsque Kheylie inspira une goulée d'air, lui comprima la poitrine, exerçait une pression colossale sur tout son corps, l'étouffant presque. La jeune fille essaya de détendre ses muscles, de respirer lentement, mais rien n'y faisait, comme d'habitude, un poids immense pesait sur tout son corps, sur toute son âme. L'eau était son refuge, le seul endroit où les éléments ne l'assaillaient pas.
Le casque anti-bruit que Kheylie portait ne suffisait pas à couvrir le vacarme ambiant du hall du lycée. Les élèves autour d'elle retrouvaient leurs amis, s'échangeaient des nouvelles de leur week-end, riaient. Mais elle ne faisait rien de tout ça. Elle se sentait observée, jugée, seule dans ce hall plein de faux sourires. Les regards venant de tous côtés n'étaient rien d'autre que des rapaces, qui attendaient que leur proie s'affaiblisse pour attaquer. Kheylie se réfugia au coin d'un couloir. Le son ne lui parvenait qu'assourdi, et elle pu enfin respirer sans masque. Chaque souffle lui écrasait les poumons, lui arrachant une grimace de douleur. Les murs trop blancs l'étouffaient, et ici, dans ce lieu où elle se retrouvait véritablement seule, elle laissa échapper les larmes brûlantes de ses yeux, le front posé sur les genoux, et ses bras formant une étreinte protectrice autour de son corps meurtri. Et puis le cri strident de la sonnerie retentit, et Kheylie enchaina les heures de cours, son regard triste tourné vers l'extérieur. Une légère brise soufflait, faisant voleter les cheveux des autres filles. Pour Kheylie, c'était un vent puissant et insistant, un vent qui entrainait son esprit toujours plus loin de son corps. Les paroles du professeur étaient lointaines, Kheylie était ailleurs.
Les étoiles brillaient sur la toile noire du ciel; le vent s'était calmé. Kheylie se glissa dans l'eau et se libéra de la pression de la Terre. Elle lança un regard vers sa maison, simple silhouette à peine visible dans la brume nocturne. La jeune fille calma sa respiration et plongea dans l'immensité apaisante du lac. Mais cette nuit avait quelque chose de différent, Kheylie le sentait. Et en effet, dans un rayon de Lune, une silhouette, presque un rêve, une illusion, flottait. Elle semblait être faite d'eau et en même temps, être dissociée du lac. Elle tendit une main vers Kheylie, qui, sans vraiment savoir pourquoi, posa sa paume sur celle qui se dressait en face d'elle. Ce contact doux et tiède la surprit.
Et puis la douceur s'en alla.
Les éléments se déchainèrent dans le cœur de Kheylie quand son regard se plongea dans celui intense de la fille en face d'elle. Elle voulait se détacher, s'éloigner de cette main qui lui faisait mal. La tempête qui grondait en elle lui soufflait, lui hurlait d'arrêter ça. Elle devait se détacher, mais n'y parvenait pas. Elle sentait la même tempête dans les yeux qui la fixaient. Elle se sentait liée à eux.
Un souffle se sépara du méli-mélo de son cœur. Un souffle qui lui murmurait qu'elle ne pouvait continuer ainsi. Qui lui criait de contrôler ses pouvoirs. Kheylie ferma les yeux, mais le souffle devenu cyclone prenait de plus en plus de place, jusqu'à devenir une certitude, ancrée dans son esprit. Non, elle ne pouvait continuer ainsi. Ou elle en payerait le prix.
Ses yeux ne rencontrèrent que l'immensité sombre du lac. La fille avait disparu, laissant une certitude nouvelle dans l'esprit de Kheylie. Un sentiment qu'elle pensait oublié. L'espoir. Oui, elle s'entrainerait. Elle aurait mal. Ce serait dur. Mais elle le devait, au moins pour son cœur qui souffrait depuis 16 ans. Il méritait bien ça.
Cela faisait maintenant un mois que Kheylie passait ses nuits à tenter de maitriser ses pouvoirs. Un mois qu'elle rejoignait la fille du lac chaque soir. Un mois qu'elles plongeaient, de plus en plus profond. Un mois qu'elle était en apnée, que son cœur battait faiblement, ou trop fortement. Un mois que les regards des rapaces ne la quittaient plus. Elle était une proie qui serait bientôt un festin pour le prédateur.
Ce soir-là, Kheylie n'avait rien contrôlé. Le Feu avait tout brûlé, même sa peau. Le Vent avait failli emporter son esprit pour de bon, et la Terre l'enserrait bien trop fort. Tous ses efforts étaient vains. Elle était destinée à sombrer dans la douleur infiniment. Alors elle se glissa dans l'eau réconfortante du lac. Mais ce soir-là, les éléments ne la quittèrent pas. Quand elle retrouva son amie, elle vit un regard mélancolique. Un regard tempétueux lorsqu'elles se prirent dans les bras et qu'elles semblèrent ne faire qu'une. Le Feu hurla dans les veines de Kheylie. La Terre serra de toute son immense force, le Vent brouillait tout. Ensemble, ils dévastèrent tout ce qu'il restait.
La fille du lac n'était plus là. Kheylie expira sa dernière bulle d'air et ferma les yeux. Ses bras la brûlaient, tout son être souffrait. La mort était rude, rougeoyante. La mort s'insinuait de partout et faisait partir votre corps. Puis la lumière revint. Douce, tiède. La mort était calme. Apportait la paix. La paix était l'eau. Kheylie devenait l'eau. La fille du lac était l'eau, et tout s'emboitait parfaitement. L'eau était un refuge, où vivrait l'esprit libre et vivant de Kheylie.