Éternels tourments

Maître ? Vous plaisantez ? Vous pouvez me cogner, comme l'ont fait tous les autres mais je ne vous appellerai pas maître. Jamais ! Talika vomit toute sa haine au Babalao après avoir puisé dans la dernière source de courage qui lui restait. Il cracha sur la divinité faite d'argile et rougie d'huile de palme puis marcha sur les noix de cola et les coris qui jonchaient le sol rassasié d'alcool. Il profana la divinité qui a veillé sur toute son ascendance et par l'intermédiaire duquel lui fut insufflée l'haleine de vie. Jamais aucun humain ne se fit appeler par lui du nom de maître. Car pour lui, donner à quelqu'un ce privilège, c'est oser abaisser Dieu et lui caresser la barbe. Pourquoi devrait-t-il révérer un amas de terre pétri de mains humaines et appeler un être au ventre arrogant du nom de maître ? Une telle abomination ne pouvais restée impunie. Je lui avais bien signifié que cette imposture lui coûterait la vie. Mais j'ignorais comment, jusqu'à ce qu'il fut foudroyé par la furie de Xêbiosso. Talika avait irrité les maîtres de sa vie.
La lune grandissait à la faveur de l'irréversible relai des jours et des nuits. Et une des mille et une des nuits qui suivirent cet affront très osé de Talika envers les anciens et la divinité Ayê, c'était la pleine lune. J'avais mystérieusent le pouvoir d'entendre les paroles des âmes. J'entendis les siennes. J'entendis l'esprit m'appeler. J'eus la certitude que c'etait une voix d'homme bien que je fusse comme en état d'ébriété. C'était la voix d'une cause désespérée et peut-être perdue. Je regardai, dans ce qui semblait être un hall, la pendule qui sifflait l'interminable course du temps. Minuit sonnait quand j'entendis mon nom dont la prononciation forçait la stupeur. Il venait de le répéter pour la troisième fois. Je stoppai ma marche indolente et aveugle dans le couloir sombre de la m... non, pas le couloir de la mort... Je ne savais pas où j'étais ni ce que je faisais là à cette heure de la nuit, mais cet endroit exhalait le plus lugubre des désespoirs et sentait la plus morne des solitudes. C'était comme une nécropole et la mort semblait flotter dans l'air. La nuit était épaisse et muette comme une tombe. Un silence avait pris en otage les bruits frénétiques alentours, terreurs de mes tympans. Alors que je m'en rejouissais, du lointain, me parvint soudainement l'ululement sinistre d'un hibou qui semblait prendre parti. Un frisson me parcourut les entrailles. Cet oiseau que j'ai toujours pris comme l'incarnation même des puissances sorcelleresques distilla en moi une peur de bonne facture. L'entendre dans la nuit, surtout à trois heures, était un mauvais présage, comme l'ont chanté et me l'ont fait croire les contes qui ont bercé toute mon enfance. Mais bientôt un concert de chauve-souris guillerettes et bien nourries me tira de ma torpeur et de mes imaginations enfantines. Après tout, me dis-je, ce n'est qu'un oiseau !
Quand je repris mes esprits je me trouvai devant une case d'où les paroles insolites d'une âme semblaient tantôt provenir. Je pus déchiffrer, non sans peine, les mots inscrits avec une profonde désinvolture sur le fronton en bois : aux âmes mourantes. C'est alors qu'une bise souleva une affiche qui ne tenait plus que par un bout et qui portait interdiction de l'usage de chaussures. Je ne m'en souciai point puisque je me suis toujours considéré comme un va-nu-pieds. J'aperçus, à travers l'entrebâillement de la porte, un jeune homme qui devrait avoir mon âge. Il était assis à même le sol argileux au fond de la pièce où tout le mobilier se réduisait à un lit au sommier antédiluvien. Et sur le matelas d'origine un peu douteuse reposait un cercueil affamé. Je reconnus en lui une âme qui souffrait. Ses mains nues que liaient des ficelles invisibles et qui n'arrêtaient pas de tripoter un talisman furent les seules choses que je pus voir de lui. Je sus plus tard que c'étaient les ficelles d'un mince espoir. Il était tout de blanc couvert et la mèche que faisait brûler le pétrole jetait une faible lueur sur sa face que voilait un tissu immaculé. Je poussai résolument la porte de mes mains fragiles et, à l'instant même où je m'élançai pour en franchir le seuil, j'entendis une femme qui me parla de derrière mais je ne pus me retourner pour la voir. Je lui inventai cependant une belle face. Car je ne pus me permettre de croire que l'architecte d'une voix si belle ait pu manquer d'adresse en la confiant à corps qui tutoie la laideur.
- Je m'appelle Yêxé me dit-elle presqu'en murmure, je suis la reine des âmes endormies. L'âme que tu vois là lutte désespérément contre les forces mystiques de notre monde..son corps est en proie à de cruelles tortures. Telle est sa rétribution pour avoir bravé les dieux.
Elle orienta mon regard vers le mur décrépi pour me montrer des ombres mystiques que seuls les initiés pouvaient voir. Je ne les vis pas. Mais la description qu'elle me fit d'elles était effrayante. Je lui demandai l'endroit où nous étions et elle l'appela '' le royaume des âmes perdues ''
- Que fait-il avec ce talisman ? demandai-je calmement.
- Talisman ? on ne l'appelle pas ainsi. Dans notre monde on l'appelle « Tila ». C'est le symbole des âmes arrachées à leur corps qui vit toujours mais déjà enterré. Son âme n'est pas la bienvenue chez nous et elle va errer tant que son corps ne mourra pas. Il lui reste peu de temps mon enfant car il doit quitter cette nuit même le monde des âmes. Car la pleine lune est le symbole de la clémence des dieux. Quand sonnera l'heure trois du matin et que son âme n'aura pas été affranchie, elle sera alors à jamais condamnée à la perdition éternelle quand chantera l'oiseau.
- Pourquoi m'avez-vous fait venir ici ?
- Non c'est lui qui t'a fait venir..il prétend que tu es le seul à pouvoir te rendre à son cercueil pour l'ouvrir avant le délai fatal. Ça confiance repose sur toi et la liberté de son âme aussi.
Je ne cherchai plus à comprendre ce qu'elle voulut dire par '' délai fatal '' . Elle me remit la clé dudit cercueil dans une petite calebasse et me dit « va »
Je me réveillai en sursaut avec une sueur froide qui me perlait le front. Et alors que je me disais que ce n'était qu'un cauchemar j'aperçus sur ma table de nuit la calebasse qui me fut donnée par Yêxé. Je sortis dans la rue, démarrai en trombe ma voiture et, en braquant le volant dans le sens des aiguilles d'une montre pour rattraper le temps, la voiture s'immobilisa comme par enchantement. Pendant que je regardais, impuissant, le ruban lisse de l'autoroute interminable qui s'étendait devant moi, un hibou ulula et cette fois c'était pour de vrai. Il sonnait trois heures...