Est-ce une bonne chose de s'enflammer ?

Il pleuvait ce soir-là.
Ce soir magique où je t'ai rencontré. Tu te souviens des éclairs et du tonnerre qui me pourchassaient dans les rues de Paris ?
Tu sais, ces mêmes rues si souvent tachées de sang... Ici même, l'eau glacée m'avait apporté un amant. Je t'avais repéré, trempé jusqu'aux os, grelottant dans tes fins habits.
Tu pleurais. Tes larmes s'étaient mêlées à la pluie traversière et ton visage triste m'avait regardée.
C'est ici que j'ai compris que je voulais vivre avec toi.
 
Louise écrivait. La lumière de la lune éclairait son papier maintenant couvert de mots. Je lisais par-dessus son épaule, dans la lumière mourante, discrètement.
Ce qu'elle écrivait, c'était une lettre.
Une lettre sur l'absence, l'abandon, une lettre destinée à son père, à mon mari. Elle sanglotait. Je soupirai en l'enlaçant. Je savais bien qu'il ne lui répondra pas plus que ses mille et une autres... Elle tourna vers moi son visage de jeune fille, ruisselant de larmes.
« –Maman... Cette fois, c'est différent, je sais qu'il va me répondre ! Je le sens. 
Je lui répondis tristement :
–Tu as peut-être raison... »
Encore une promesse en l'air, que, je ne pouvais tenir.
Comprendrait-elle un jour que c'était peine perdue ?
Soudain, des coups retentirent. Je sursautai brusquement. Qui, à cette heure-ci, pouvait vouloir nous voir ? Ici, dans cet immeuble miteux ?
J'ouvris. Personne. Une chose pourtant se trouvait là. Parterre, sur le plancher, une lettre. Une bouffée d'espoir m'embauma l'esprit alors que je me penchais pour ramasser le bout de papier qui semblait avoir longuement voyagé. 
Je lus :
M'aimes-tu encore ? Si tu m'aimes, il faut que tu viennes me chercher. Je t'attendrai devant le cirque "Le Magibus". Je t'en prie... Ne m'en veux pas de t'avoir menti... J'étais désespéré. Je ne tiendrai pas longtemps...
PS : Si tu doutes de mon amour, alors je me tuerai.
L'écriture semblait être tremblée. Trop, pour être honnête... Elle me fit douter... Et finalement, je suis parti.
Et maintenant ?
Je restais assise dans un bus miteux, en voyage là où se trouvait le cirque mentionné sur les affiches.
Ma fille ? Confiée à mon voisin.
Mon amour pour lui ? Je crois bien qu'il était toujours présent. Timide, mais toujours là.
Je traversais la vitre du regard. Mon visage triste s'y reflétait.
Dehors, ciel et terre se rejoignaient. Ils s'aimaient, eux.
Les champs, tapissés de verdure, bordaient les routes que le bus empruntait.
Les arbres finissaient de se couvrir de feuilles nouvelles, découvrant mille autres façons de voir le vert.
Voici que le voyage se terminait. Je vis, le chapiteau, se dresser devant moi, et la peur me gagna. Les portes s'ouvrirent.
Il était là. Il m'attendait.
Quelque chose avait changé dans son regard... Une sorte de fleur venait d'étendre ses pétales, de se réveiller.
Je le rejoignis 
« Que... » Mes mots ne sortaient pas. Ils restaient coincés entre mes lèvres.
« Ne dis rien, ce n'est pas la peine. Regarde juste. »
Son sourire s'effaça lentement tandis qu'il retirait sa veste et sa chemise. Il fit tomber l'étoffe à mes pieds et...
Des ailes. 
Deux grandes ailes se déployèrent devant mon regard abasourdi. La fleur dans son regard sembla se faner. Il tomba à mes genoux, en larmes.
« Aide-moi. La douleur grandit chaque jour, je ne supporte plus leur poids dans mon dos... Regarde, des plumes me poussent de partout, je suis... Un monstre! »
L'espoir, la désolation et la solitude venaient de faire de lui un homme brisé.
Je restais bouche bée.
« Je t'en prie... Je suis prisonnier ici, aide-moi... »
Il me montra une lourde chaîne de fer liée à sa cheville et reliée à une cage peinte au couleur du cirque.
Je soupirai et m'accroupis.
« Je savais que tu ne nous avais pas abandonnées. Ton histoire de remariage n'avait aucun sens. »
Après toutes ces années, je pus enfin l'enlacer.
Soudain, son corps se mit à rétrécir, à changer de forme. Je le repoussai brusquement. Il se jeta à terre, poussant un cri mêlant terreur et douleur extrême.
Des plumes par centaines le recouvrirent, lui arrachant, à chaque apparition, un cri.
Il avait beau se tortiller, sa métamorphose lui déchirait le ventre. À la fin, ce ne fut plus qu'un bel et immense oiseau qui se secouait.
Autour de lui, du sang et des lambeaux de chair jonchaient le sol. Il s'envola, l'anneau de métal maintenant trop grand pour le retenir.
De ses serres, il m'agrippa et me souleva. D'abord, la tristesse me vint. Le voir ainsi me serrait le cœur, puis, bientôt, l'émerveillement me traversa.
J'étais là, avec lui, à cent mètres du sol, admirant un paysage à couper le souffle. L'air, une belle amie, nous portait. Elle s'engouffrait dans nos vêtements, nous caressait de ses mains glacées.
Jamais je n'avais fait meilleur voyage.
Pourtant... en rentrant à Paris...
C'est le feu, cette fois, qui m'accueillit. Pas le doux et tendre de l'amour, non, mais celui, dévastateur, de l'incendie.
Ma maison ? Plus qu'un tas de cendres.
Celle du voisin ? Encore brûlante. Les flammes, griffues, dévoraient les murs.
Je criai, je pleurai. Je cherchais une entrée dans le brasier. J'avais beaucoup trop peur.
Le feu, désormais mon pire ennemi, recracha quelque chose à mes pieds... puis aux siens.
Je n'osais pas regarder.
Mon cœur avait déjà compris.
Mes jambes tremblaient.
Non. Non...
Mon souffle se coupa. Mon oiseau poussa un cri qui n'avait plus rien d'humain, rien d'animal. Une simple douleur. Je tombai à genoux.
Devant moi, un corps.
Petit. Fragile. Brisé.
Louise.
Ses doigts noircis seraient quelque chose.
Un briquet.
Non... Ce ne peut pas être elle...
Ma voix ne sera plus. Jamais 
Dans son dos, sommeillant dans les couches d'étoffes calciné,
deux formes.
Deux petites ailes.
Mes mains, tremblante, se posaient sur le corps de ma fille. Trop tard, son âme était déjà loin...
Je ne serais plus rien sans elle
Le feu crépitait encore autour de nous, indifférent, dévorant les derniers morceaux de ce qui avait été une vie. Mon oiseau s'approcha. Lentement.
Ses ailes immenses frémissaient. Il pleuvait ce soir-là.

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