Écho

Elle étire ses pattes similaires à des nageoires et se propulse dans l'eau aux mille nuances de bleu.
Les rayons du soleil traversent l'ondée et miroitent sur sa carapace et sa peau squameuse. Des bracelets de plastique immaculés ornent et entravent deux de ses pattes, rendent sa progression difficile et entament ses écailles, creusant de profonds sillons sanguinolents dans ses chairs, teintant l'eau de carmin. 
Son estomac crie famine. Elle ignore le sang qui s'écoule de ses plaies. Une seule pensé l'obsède: chercher de la nourriture.
Mais soudain se déploient voluptueusement devant elle les bras pâles pigmentés de cuivre et d'ambre d'une méduse.
Le sang de la tortue ne fait qu'un tour: elle ouvre sa gueule en forme de bec et avale la dame blanche.
Mais l'oxygène ne lui parvient plus. Elle essaie de déglutir, mais n'y arrive pas.
Asphyxiée par le sac de plastique, ses yeux laiteux se voilent bientôt...
 

 Non loin de là, un goéland perce l'onde dans une gerbe de gouttelettes scintillantes, les ailes rabattues contre ses flancs. Des bancs de poissons parcourent l'océan, virevoltant entre les coraux, enchaînant allers et retours. Ils esquissent les ébauches de formes chimériques. Leurs écailles illuminent l'eau de reflets gris irisés. L'oiseau se saisit d'un des acteurs argentés de ces figures et remonte à la surface, sa victime frétillante au sein de son bec abricot. Il prend son essor et s'éloigne vers la côte. Ses plumes couleur de neige ruissellent et dégouttent d'eau. 
Il déploie ses ailes, plane flegmatiquement, survole le rivage et les installation humaines à la recherche d'un endroit où se poser.
Un nuage noir opacifie soudainement sa vue, lui brûle la gorge et allume un feu ardent dans ses poumons. 
Autour de lui, des tubes de métal déversent leur fumée tels les naseaux d'une créature de cauchemar. L'oiseau crache, crie. Il bat frénétiquement des ailes et s'extirpe furieusement de cet univers opaque et monochrome. 
Il s'envole sans sa proie qu'il a laissé tomber et s'en va retrouver les vents et les courants ascendants qu'il apprécie tant.
Il abandonne derrière lui une plume...
 

 La plume craie virevolte et balance de gauche à droite. Elle semble danser un ballet avec le vent pour compagnon. 
Ce dernier devient subitement brûlant, semble s'embraser. Soulevé par le courant chaud, la plume s'envole de plus belle et vient enfin se poser sur le flanc abrupt d'une montagne. 
Non pas une montagne. 
Un volcan. 
Le sol rocheux, couleur de grenat, frémit, tremble et devient chaud. Très chaud. 
Trop chaud. 
Il se sépare en deux. Une faille s'ouvrant sur les profondeurs de la Terre, une plaie à vif qui épand son sang.
Elle vomit des rivières de rubis et calcine tout sur son passage.
Un magma bouillonnant s'élève dans les airs et dessine des arabesques vermeilles. 
La clarté du soleil, pourtant si vive, semble se ternir devant l'éclat du feu fondu.
Une tourmente rouge, magnifique et mortelle.
Mais l'éveil du géant minéral semble si soudain...
En contrebas, des machines de métal, abandonnées par leurs occupants lors de l'éruption, semblent s'être figées alors qu'elles se repaissaient de la roche du volcan, alors endormi...
 

 Une roche en fusion s'élève du cratère et traverse l'air embrumé et vicié par le souffre. 
Le roc atterrit sur une paroi du mont brûlant et roule.
Roule encore et encore...
Sa course folle ralentit peu à peu. Enfin, il se heurte et s'immobilise contre un jeune chêne. 
Un jeune chêne mort.
Toute la végétation alentours se meurt.
Les arbres, auparavant si fiers des feuilles grasses et vertes qu'ils arboraient, de leurs parures de jade et d'émeraude... Ne restent que branches mortes, mornes et dénudées.
Les fleurs qui tapissaient les sous-bois et qui déployaient gracieusement leurs corolles et leurs pétales incarnats, gisent à présent sur le sol désertique et mort, les bijoux qu'elles portaient affichant désormais la couleur de l'étain.
La pluie acide, provoquée par l'usine thermique qui borde la forêt, continue de déverser ses flots brûlants, ses myriades de gouttelettes mortelles tombant du ciel telles des flèches...
 
 
 
 Regardez. Regardez cette jeune fille suédoise aux longues tresses.
Regardez ses pancartes de carton, éphémères mais terriblement justes.
Écoutez. Écoutez vos parents, ceux que vous jugez «has been» ou «ringards» avec leur fameuse réprimande: écoutez, oui, leur «C'est pas Versailles, ici !».
Écoutez et entendez. 
Admirez ce petit garçon anonyme au monde. Sa canette de soda plonge dans la gueule noire d'une poubelle. Gravez ses gestes dans vos esprits et, plus tard, enseignez-les à votre propre progéniture.
Et ce jeune couple qui recycle ses déchets...
Les scientifiques, à coups de conférences dont les enjeux et l'impact sur nos consciences sont souvent vains, sonnent l'alarme. Entendez leurs tocsins. Entendez leurs échos.
Les échos d'une écologie si infime, si subtile, si facile à délaisser.
Entendez. Et agissez.
Agissez.

En compétition

21 voix