Cette œuvre est
à retrouver dans nos collections
Nouvelles - Policier & Thriller
Collections thématiques
- Personnages Féminins
Je ne suis pas née de la dernière pluie. C'est ce que je lui ai dit quand il s'est présenté à ma porte. Ridicule, avec son uniforme en papier mâché qui lui collait aux cuisses et son képi de déguisement gondolé par l'averse. Il a haussé les sourcils, puis il a tapoté l'insigne accroché à sa poche de veste.
— Pas d'inquiétude, Madame. C'est la police municipale. Nous faisons le tour du quartier pour nous assurer que tout va bien. Pas de souci ?
Il avait une tête qui ne me revenait pas. Petite et étroite, le nez pointu, les yeux minuscules sous des sourcils broussailleux. Sans décrocher la chainette de sécurité, j'ai répondu :
— J'ai besoin de rien.
Et je lui ai claqué la porte au nez.
À peine cinq secondes plus tard, il a sonné de nouveau. Je n'ai pas ouvert. Derrière la fenêtre de la cuisine, sa silhouette est apparue. Puis, un poing poilu a frappé au carreau perlé de gouttes tandis que sa voix étouffée par l'orage lançait :
— Madame ! Madame !
Je lui ai tiré la langue. Il pouvait bien s'égosiller. Me prenait-il pour une idiote ? Ce n'était pas le premier qui cherchait à m'avoir. Il y avait déjà eu ce faux postier qui avait encaissé mon billet de cinquante euros sans me rendre la monnaie en échange d'un calendrier bébête, couvert de chatons sur des coussins et de lapereaux sautant dans l'herbe. Quinze jours plus tard, ce plombier sans matériel à la recherche d'une fuite imaginaire, les mains dans les poches d'une salopette douteuse, avait tenté de voler mon sac à main posé dans l'entrée. Ensuite, un technicien du téléphone, avait essayé de m'embobiner avec une facture impayée pour que je sorte mon chéquier. Mais, à quatre-vingt deux ans, on ne me fait plus gober les mouches.
— Tu me prends pour une imbécile ? Ouste ! Du balai ! Ou il va t'arriver des bricoles !
Je ne sais pas s'il m'a entendue. Assise sur le canapé, les bras serrés sur ma robe de chambre en maille polaire, je distinguais encore son profil immobile derrière la vitre.
Je n'avais pas peur. J'étais plutôt en colère. Pourquoi est-ce qu'il ne partait pas ?
Je me suis levée en trainant les pieds. Ma hanche droite me lançait depuis l'aube. Il a dû m'apercevoir à travers le carreau car il a fait un geste de la main, comme un coucou à une vieille copine. Saloperie ! Je ne sais pas si je lui parlais à lui ou à ma hanche. Sans doute les deux. Sa voix a résonné sourdement dans le fracas de la pluie :
— Madame ! Ouvrez s'il vous plait.
Silence. Comme si je n'avais rien entendu. J'ai commencé à me faire chauffer de l'eau dans la bouilloire et j'ai ouvert un paquet de biscuits fourrés à la figue. Il n'allait pas m'empêcher de vivre celui-là !
Sonnerie de la porte. Deux fois. J'ai sursauté violemment.
— Fichez-moi la paix !
Derrière la porte, il s'est raclé la gorge. S'il avait pris froid, tant mieux.
— Madame, on nous a signalé des vols à domicile. Je dois m'assurer que vous n'en avez pas été victime. Il n'y en a pas pour longtemps. Pouvez-vous m'ouvrir s'il vous plait ?
Il s'exprimait bien, mais cela ne voulait rien dire. J'ai entrebâillé la porte et j'ai questionné :
— Qu'est-ce qui me prouve que vous n'êtes pas un faux policier ?
Il a eu un petit rire, comme un gloussement.
— Vous avez raison. Rien. Je peux juste vous dire que je m'appelle Raoul Plantier et que j'exerce ce métier depuis deux ans,. J'ai le grade de brigadier.
Voilà ma carte. Il y a eu une effraction chez vos voisins, je dois m'assurer que ce n'est pas le cas chez vous.
Nous y voilà, je me suis dis. Maintenant, il va me demander si mon argent est bien caché et vérifier à quel endroit.
— Est-ce que vous avez des biens de valeur, des bijoux ?
J'ai pensé à mon collier en perles noires de Tahiti et j'ai décroché la chainette en disant :
— C'est possible. Vous prendrez bien un café ?
Il a eu un moment d'hésitation, la main sur la porte. Je me suis remémorée le faux plombier qui m'avait poussée contre le mur de l'entrée. J'ai revu aussi le faux postier bloquant la porte avec son pied, son sourire à la fois niais et menaçant. Le souvenir du faux technicien était plus flou. Je me rappelais juste qu'il avait eu le culot d'aller jusqu'à ma chambre. Tant pis pour lui.
Raoul Plantier - ou je ne sais qui - est entré. L'escogriffe n'était pas très grand, il avait les yeux verts, une bouche charnue, il aurait pu me plaire en d'autres temps. Pas autant que le plombier tout de même, qui sentait bon et avait de jolies fesses.
Je lui ai fait signe d'avancer, je ne voulais pas le précéder. Il a frotté ses pieds sur le tapis et il s'est encore raclé la gorge.
— C'est pas de refus.
En deux pas, on est entrés dans la cuisine. Le fripon me collait, je sentais son odeur de chien mouillé, pas désagréable. Ses godillots noirs laissaient des traces sur le carrelage. Sagouin ! J'aurais pu lui arracher sa matraque, mais je n'ai pas osé. Le flingue à sa ceinture aussi me faisait peur.
J'ai ouvert le placard de la cuisine, sorti le café, et, tandis qu'il s'asseyait sur une chaise en paille, j'ai saisi le marteau planqué derrière les assiettes.
— Du sucre ?
— Non merci. Alors dites-moi, vous vivez seule depuis longtemps ?
Un seul coup a suffi. Le buste du malotru est tombé raide sur la table de cuisine. L'instant d'après, le sang dégoulinait de son oreille droite. Heureusement que j'avais mis une nappe cirée.
Il n'avait presque rien dans les poches. Son téléphone, une carte bleue de la Banque postale et six euros soixante en monnaie. Fauché. C'était peut-être bien un flic après tout. J'ai pris la monnaie, j'ai cassé le téléphone avec mon marteau et découpé la carte bleue en petits morceaux, direction la poubelle.
Je l'ai trainé par les pieds jusqu'à la chambre d'amis. J'ai toujours été costaud, rapport à mon passé d'ouvrière agricole.
Cela m'a semblé plus facile qu'avec les précédents. Ceux qui étaient déjà depuis un bon bout de temps dans la chambre d'amis, allongés les uns à côté des autres, sages comme des images. Le postier, le plombier, le téléphoniste. Ces bonimenteurs de pacotille.
Le premier en juin. Le second en juillet. Le troisième en août. On était en septembre. Les corps se putréfiaient puis se décomposaient à peu près au même rythme, sauf celui d'août qui avait pris de l'avance. La chaleur sans doute ! Cela donnait un mélange étrange. Une exhalaison de plantes pourries, un remugle fétide d'eau croupie, un fumet de cuvette quoi. Mais je m'y étais habituée.
Raoul Plantier avait les yeux grands ouverts. Je les ai fermés, par décence. Sa bouche était encore chaude mais je suis pas une nécrophile, Dieu m'en garde. À la place, je suis allée prendre un bain avec de la mousse. j'avais déjà prévu de regarder un polar en mangeant ma soupe. Arsenic et vieilles dentelles, j'adore.
© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation