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Couleur parking

J’ai étudié l’Histoire avant de vouloir écrire celles des autres. Je suis enseignant d’Histoire-Géographie, poète et auteur de fictions courtes. Publié pour la première fois en 2016, j’ai depuis publié régulièrement et reçu quelques prix, dont Jazz en mots en 2025. J’aime les récits où le réel dérape un peu, et surtout où les fragilités humaines trouvent leur place.

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à retrouver dans nos collections

Histoires Jeunesse - 11-14 Ans (Cycle 4) Young Adult - Nouvelles Collections thématiques
  • Histoires De Cœur Et D'amitié - Jeunesse
  • Histoires De Cœur Et D'amitié - Cycle 4
  • Sport - Jeunesse
Le gymnase sentait la transpiration et un mélange de déodorants. Une odeur de matin sportif. Au plafond, les néons vibraient comme des insectes égarés.
Noé resta en retrait près de la porte. Il tira sur les manches de son sweat, comme pour disparaître à l'intérieur. Il n'aimait pas le sport. Le badminton passait encore : on pouvait y exister sans trop exister. Il suffisait de renvoyer le volant au bon endroit.
Le prof d'EPS siffla avec ses doigts.
— Aujourd'hui, groupes mélangés ! Les MELEC avec les MV. Allez, hop ! On fait des duos. Et rapidement !
Près des gradins, les garçons de Maintenance Véhicules riaient fort, se poussaient du coude et se lançaient des volants de badminton au visage.  
Noé, lui, était de la Maintenance Électrique. Il balaya du regard la pièce — le sol, le plafond — sans arrêter son regard sur qui que ce soit. Peut-être qu'ainsi, on ne le remarquerait pas.
Soudain, son regard s'attarda sur ce garçon appuyé contre un banc, raquette pendante au bout de la main comme s'il avait oublié qu'il la tenait. Grand. Épaules larges. Quelqu'un venait de lui mettre une tape sur la nuque.
— Wadi ! Bouge-toi un peu, frère !
Wadi leva la tête. Noé remarqua d'abord ses mains longues, la peau mate tranchée par la clarté des paumes. Puis ses avant-bras forts sous les manches remontées.
Tout le monde continuait à discuter tranquillement alors le prof commença à faire les équipes. 
— Noé... Tu vas avec Wadi !
Wadi s'approcha de lui avec la démarche souple d'un félin :
— T'es fort ou on va se faire éclater ?
Noé haussa les épaules, le regard fuyant :
— On va sûrement se faire éclater.
Wadi sourit immédiatement. Son visage se transforma d'un coup. Dans la poitrine de Noé, ce fut comme une étincelle. 
Leur premier match fut catastrophique. Wadi rata plusieurs services.
— Wesh, j'ai jamais compris ce sport de bourgeois.
En face, les autres se moquèrent :
— Retourne changer des pneus alors !
Wadi répondit sans agressivité :
— En MV, au moins, on sait faire des choses de nos mains.
Noé sentit un sourire lui échapper. Ils finirent par trouver un rythme. Wadi courait partout et Noé couvrait l'arrière du terrain.
Entre deux échanges, Wadi parlait sans arrêt. Il racontait des anecdotes sur son petit cousin qui squattait la Play toute la nuit, imitait sa mère ou un prof. Noé l'écoutait plus qu'il ne répondait. En revanche, il remarquait des tas de détails absurdes comme la façon dont Wadi tirait sur son t-shirt avec les dents quand il avait chaud.
À un moment, un gars de MELEC rata un smash facile et tout le terrain éclata de rire.
La moquerie n'a pas plu à Wadi :
— Eh, c'est les J.O. ou quoi ? Faut se calmer !
Dans le vestiaire, après le cours, la vapeur des douches embuait les miroirs. Noé détestait cet endroit. Trop de bruit. Trop de corps. Wadi était assis sur le banc d'en face, en slip, une serviette autour du cou. Il remettait ses chaussettes tout en discutant avec les autres.
Par moment, Noé ne pouvait s'empêcher de le regarder.
— Wesh Noé.
Wadi lui tendait son déodorant.
— Le tien, il est mort, je vois.
Noé regarda la bombe vide dans sa main et eut un rire gêné. Leurs doigts se touchèrent une seconde. Le cœur de Noé fit le mouvement d'un oiseau enfermé derrière ses côtes.
 
***
 
Les jours suivants glissèrent les uns sur les autres. Le printemps s'installa sur le parking du lycée et dans les arbres maigres derrière les ateliers. Sans vraiment le décider, Noé et Wadi commencèrent à traîner ensemble. Tout le temps. Partout.
Noé apprit que Wadi détestait les olives noires, qu'il connaissait les dialogues du film Intouchables par cœur et qu'il pouvait s'énerver lorsqu'on parle de sa famille...
Il apprit aussi que ce clown au grand cœur cachait sa crainte de l'avenir dans les rigolades. Qu'il n'aimait pas les cours mais qu'il aimait les profs. Qu'il aidait tout le monde comme pour combler toute l'aide qu'il n'avait jamais reçue...
Wadi, lui, apprit que Noé dessinait partout : sur ses cahiers, ses mains, sur les tickets de caisse. Qu'il ne s'était jamais trouvé beau malgré ses jolis yeux verts en amande et qu'il n'aimait pas son corps. Il le trouvait trop large, trop mou. Qu'il aurait voulu étudier le graphisme.
Un midi, au self, Wadi vint s'asseoir près de Noé. Ils discutèrent plus qu'ils ne mangèrent. Il le regardait avec attention, le menton posé dans sa main. L'après-midi, en atelier, Noé dessina sans réfléchir une main sur le coin d'une feuille : fine malgré les muscles. Il la barra aussitôt. Son téléphone vibra. C'était Wadi :
« Ça te dit, on rentre ensemble ce soir ? »
Noé sourit malgré lui.
Dans le bus, la ville glissait derrière la buée. Wadi était assis à côté de Noé. À chaque virage, leurs épaules se frôlaient. Wadi partagea ses écouteurs. Un morceau de Lil Tjay vibrait doucement.
Cette étincelle étrange ressentie dans le gymnase semblait grandir un peu plus tous les jours, dans le bruit sourd du bus. Les semaines suivantes, Noé commença à attendre Wadi partout. Les journées étaient plus ternes quand il n'était pas là. 
 
***
 
Un jour, Wadi lui prit le carnet de Noé sans prévenir.
— Rends-le !
Mais Wadi tournait déjà les pages. Bâtiments, lignes de bus, mains, silhouettes. Il releva les yeux :
— Frère... c'est trop beau.
Ce qui troubla le plus Noé, ce fut le sérieux dans sa voix. 
 
***
 
Un après-midi, le dernier cours sauta. La plupart des élèves partirent du lycée. Noé et Wadi, eux, restèrent sous l'arrêt de bus vide tandis que le soir tombait sur Argenteuil. Le ciel avait cette teinte pâle de fin d'avril, entre bleu-noir et gris.
Une couleur parking.
Wadi regarda son téléphone.
— On a le temps... Montre-moi tous tes dessins.
Noé finit par sortir son carnet. Il tourna quelques pages, puis son geste ralentit. Jusqu'à s'arrêter sur un profil esquissé. Une nuque. Une capuche tombant derrière les épaules. Wadi posa doucement sa main sur le carnet :
— Attends.
Wadi observa le dessin longtemps.
— C'est moi ? demanda-t-il doucement.
Noé baissa la tête.
— Un peu, je crois... murmura-t-il.
Un silence chargé d'émotions passa entre eux. Alors, Wadi tendit la main. Très lentement. Son pouce effleura la trace d'encre sur la joue de Noé. Ce geste dura une fraction de seconde.
Quelque chose tapait fort dans la poitrine de Noé quand les portes du bus finirent par s'ouvrir. 

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