Nouvelles
Nouvelle
3 min
En compétition
Chronique d’un silence imposé
Elisa et Aziza
Je me lève tous les matins avec le sentiment que je ne suis pas à ma place, dans une société patriarcale qui feint l'égalité alors que la réalité est toute autre. Je me présente : je m'appelle Claire Waldorf, j'ai 25 ans et j'enseigne l'Histoire en collège aux classes de troisième et quatrième. J'ai toujours rêvé d'être professeure mais je ne m'attendais pas à travailler dans un environnement aussi toxique.
Il faut que je vous mette du contexte : j'ai un style bien affirmé, pas forcément le plus pudique. Cela passe par des jupes courtes, des décolletés, des vêtements près du corps... bref, je pense que vous visualisez un minimum.
Récemment, j'ai rejoint un collège à Montpellier ; c'est le premier collège dans lequel j'ai été affectée et je ne pense pas pouvoir trouver pire.
Comme tous les matins, j'arrive en salle des profs 20 minutes avant le début des cours pour pouvoir faire mes photocopies, corriger les évaluations, etc. Mes collègues commencent à arriver un par un ; comme chaque jour, je sens les regards méprisants qu'ils me jettent. Habituée, je ne les prends pas en considération et je m'en vais chercher ma classe.
— Sortez vos manuels, page 5 sur la Seconde Guerre mondiale !
— J'ai vu un film de cul qui commence exactement comme ça !
— Merci pour ta remarque pertinente, Anas.
— De rien, madame !
— Ton carnet ?
— Mais pourquoi ? J'ai fait quoi, madame ?
— Tu te permets d'interrompre le cours pour raconter n'importe quoi ; tu oses me répondre ?
— Madame, vous êtes charmante aujourd'hui ! dit un autre élève.
— Qui a dit ça ?
— Vous ennuyez pas, madame, ça vous rend encore plus sexy ! dit encore un autre élève.
— Madame, ça vous dit un plan à trois ?
— Alors là, c'en est assez !
Je perdis patience, j'ai rangé mes affaires et appelé la vie scolaire ; je m'en suis allée. Ne sachant pas qui avait parlé, j'ai mis une heure de colle collective à toute cette classe et j'ai terminé mes premiers cours de la matinée. C'est alors que la récréation commence : je vais en salle des profs quand je croise le principal qui avait un regard beaucoup trop insistant sur moi. Je passe à côté de lui, tête baissée, quand je sens sa main sur ma fesse. Je partis en courant. C'était trop, beaucoup trop. Mon cœur cognait fort et tout devenait flou. Je m'éloignais de cet endroit qui m'usait jour après jour.
Dans ma voiture le masque est tombé. Ce masque que je portais pour faire face à cette mentalité d'homme bloqué au 18e siècle.
Je n'oublierai jamais ces regards qui me déshabillaient, mon corps qu'on sexualisait et les blagues de mauvais goût. Je ne pouvais plus faire comme si ça ne me touchait pas.
Je suis rentrée chez moi. Je me déshabillai puis je me regardai dans le miroir. Ce corps que j'admirais tant avant, me dégoûtait à présent. Je me lavai, espérant avoir au moins l'illusion d'être propre. Je me suis mise sous l'eau, puis en repensant à tous ces regards qui me reluquaient je me mis à frotter mon corps encore et encore, mais ce n'était pas assez. J'augmentais de plus en plus la température de l'eau mais pourtant elle me paressait tout autant froide, j'avais beau frotter de toutes mes forces ou me mouiller je me sentais toujours aussi sale. Après 15 minutes, je daignai sortir de la salle de bain, je repassai devant ce même miroir, puis je vis mon corps entièrement rouge recouvert de plaques et chaud, non, brûlant comme si j'avais voulu m'ébouillanter vivante. Ma tête tournait, comme si je planais.
Je m'assis au bord de mon lit toujours dans ma serviette, j'étais vide, je ne me sentais ni triste ni énervée, juste vide. D'un coup je reçus un appel : c'était ma mère. Je répondis presque instinctivement et à la seconde où elle m'a demandé si ça allait, je fondis en larmes et lui expliquai mon quotidien, mais contre toute attente elle n'était pas de mon côté. Elle a tenu des propos comme : « ce sont des hommes, on ne peut pas leur en vouloir », « tu dramatises sûrement les choses », et même « c'est de ta faute si tu t'habilles comme une pute, comment veux-tu leur reprocher leur réaction ? ». Je ne cherchais pas à débattre ou même me défendre. Je m'étais enfin rappelée pourquoi je m'étais éloignée de ma mère ces dernières années. L'appel enfin fini je m'endormis quelques instants.
Au réveil, rien n'était plus pareil. J'ouvris le placard, et regardai toutes mes jupes et crop tops. Mais j'optais pour un jogging oversize et un tee-shirt gris à manches longues.
Je m'apprêtais à partir pour les cours de l'après-midi. Mais au moment de sortir de chez moi, je me vis dans le miroir de l'entrée. Ce n'était pas moi. Je voyais une fille brune, cernée et habillée dans une tenue fade, sans étincelle. Où était la Claire que je connaissais ?
C'en était assez ! J'allais être en retard, mais rien à foutre. Retour en arrière. Je changeai ma tenue pour le crop top le plus court et décolleté, ma jupe la plus sexy. Puis, je me suis dit, et si je me maquillais ? J'ai sorti ma trousse à maquillage. Et j'ai fait la totale. Gros full face supplément faux cils, sans oublier mon lissage. J'ai beau savoir que je me prendrai des remarques de tous les côtés, je ne les prendrai pas en considération, je sais à présent que leur avis futile ne devrait pas m'atteindre et je ne compte plus les laisser m'affecter de quelque manière que ce soit.