Je vis Romy et Léo en premier.
Ils riaient, en train de débattre d'un jeu vidéo, comme souvent.
Je me dirigeai vers Ethan.
Il jouait aux échecs avec le vent : des souffles d'air déplaçaient les pièces blanches avec précision. Je m'assis en face de lui et avançai le cavalier.
Aussitôt, une rafale d'air me frappa au visage.
Je m'esclaffai.
Apparemment, le vent n'était pas très enclin à me céder sa place.
Puis je vis Ethan froncer les sourcils, et mon rire s'éteignit.
- Qu'y a-t-il ?
-Je ne sais pas...
Il hésita.
-Pour la première fois, j'ai l'impression que mon pouvoir me fait mal.
- Comment ça ?
-Je...
Il ne termina pas sa phrase.
Le soir tomba sans que nous n'y repensions seulement.
- Alors, tu nous l'allumes, ce feu ? s'impatienta Léo. J'ai des marshmallows à faire griller.
- Ça arrive...
Romy ferma les yeux et tendit les bras.
Rien ne se produisit.
Elle fronça les sourcils, se concentra davantage.
Une flammèche naquit enfin.
- Ah, tout de même !
Elle lécha le bois... puis mourut aussitôt.
Romy resta figée, consternée.
- Je ne comprends pas... Hier encore, j'arrivais à créer des flammes immenses.
Elle continuait à parler, mais je ne l'écoutais plus.
Mon regard croisa celui d'Ethan.
J'y lus la même inquiétude que dans le mien.
- Léo, dis-je. Tu peux essayer ?
Il voulut protester. Je le pressai d'un signe.
Le sol vibra.
Des fissures apparurent... mais rien de plus.
Léo resta bouche bée.
-Je savais que ça ne venait pas de moi, murmura Romy.
À mon tour, j'essayai.
Je visualisai une sphère d'eau.
Quelques embruns surgirent, puis retombèrent.
Un silence pesant s'installa.
Ethan prit enfin la parole.
J'espérais encore qu'il dirait que ce n'était rien. Que les éléments se jouaient de nous.
Mais je savais déjà que c'était faux.
-Ce n'est pas nous.
Ce sont eux. Ils partent.
Silence.
-Et si... et si on les forçait à rester ?
Nous nous tournâmes vers Léo.
- Qu'entends-tu par-là ? demanda Ethan.
- Je ne sais pas trop... Il fronça les sourcils. Mais si on les obligeait à demeurer sur terre ?
Le visage de Romy s'éclaira.
- Mais oui, bien sûr ! Voilà notre solution !
Elle se leva.
- Si on arrive à convaincre les éléments, alors plus de problèmes, on pourra...
- Non.
Ils se tournèrent vers moi. Je ne baissai pas les yeux.
- On ne peut pas faire cela. On ne peut pas forcer les éléments à agir selon nos choix.
S'ils disparaissent, ce n'est pas pour rien. On les a pris. Sans jamais demander.
Les humains ont arrêté de les respecter il y a bien longtemps déjà.
- Les humains...
Tu parles d'eux comme si nous n'en n'étions pas nous.
Et penses-tu seulement à ceux qui, tous les jours, œuvrent pour la planète ?
Je m'esclaffai.
- Ah ! Et quelle réussite. Les océans sont pollués et des espèces entières disparaissent.
Je me tournai vers les garçons : les sols sont arides, stériles, l'air est irrespirable.
Puis vers Romy qui avait baissé la tête.
- Les incendies incontrôlables.
Ma voix était calme.
Romy releva brusquement la tête. Ses yeux brillaient.
-C'est donc ça !
Tu as déjà abandonné !
Perdu tout espoir de rétablir l'équilibre !
Es-tu égoïste à ce point ?
Silence.
Alors je compris que je ne pourrais pas la raisonner.
Qu'avant de se rendre compte de la stupidité de son idée, jamais elle n'abandonnerait.
Je capitulai.
Et, dans une bruine scintillante, je disparus.
L'eau m'effleura.
Mon cœur se serra aussitôt.
L'apaisement habituel avait disparu. Au contraire, mon corps était irrité, et le silence, si apprécié d'ordinaire, m'oppressait.
Une part de moi me criait d'y prêter attention. Je l'ignorai.
Les lamentations des eaux polluées m'étaient devenues familières.
Je m'assis sur un rocher.
Et c'est là que je la ressentis.
Une douleur vive naquit dans ma poitrine et embrasa mon corps.
Je suffoquai.
Mon corps brûlait.
- Non...
J'aurais voulu hurler, mais je ne pus émettre qu'un murmure.
Je m'étais lourdement trompée.
Le temps écoulé depuis notre dispute n'avait pas permis à Romy de prendre conscience de ce qu'elle s'apprêtait à faire, ni d'y renoncer.
Ce temps lui avait permis de mettre son plan à exécution...
Je n'eus pas besoin de chercher : je ressentais où cela s'était passé.
J'étais encore éloignée lorsque la chaleur fut telle que je dus reprendre forme humaine : l'eau s'évaporait.
Je courus de toutes mes forces.
Plus je me rapprochais de l'épicentre de la catastrophe, plus le paysage était calciné.
J'entendais les sirènes, les cris, et le craquement des dernières braises. Mais plus je les ignorais, plus distinctement ils résonnaient dans mon crâne.
Je trébuchai.
Au sol, une peluche roussie, couverte de cendres.
Tout ça, c'était ma faute.
Ma gorge se serra.
Jamais je n'aurais dû les quitter.
Les larmes me montèrent aux yeux.
J'aurais dû convaincre Romy d'abandonner, la retenir s'il le fallait.
Je refoulai mes larmes.
Je repartis plus vite encore. Il fallait que je retrouve les autres. Que je m'assure qu'ils soient encore en vie.
Je les trouvai finalement.
Ils étaient au centre d'un cratère.
Je ne vis pas Léo.
Je distinguai Ethan.
-Iris...
Je ne l'écoutai pas.
Une seule chose retint mon attention.
Romy, agenouillée près d'un monticule difforme, pleurait.
Je m'approchai, envahie par une sensation de malaise.
Alors, je poussai une exclamation étouffée.
Les larmes que j'avais retenues dévalèrent mes joues, traçant des sillons dans la cendre.
Ce que j'avais pris pour un amas de débris, c'était Léo.
Immobile.
Nous en convînmes tous : une vie était un prix trop lourd à payer pour retenir les éléments.
Nous l'enterrâmes au sommet de la falaise.
À même la terre.
Nous lui rendîmes un dernier hommage.
Romy était assise au plus près de la tombe, immobile, le regard fixé au sol.
Ethan et moi restions en retrait.
Le vent soufflait doucement. L'eau, en contrebas, était silencieuse.
Soudain, une pousse fendit la terre.
Romy se redressa lentement, les yeux rivés sur cette vie fragile.
La chaleur qu'elle avait cessé d'émaner sembla frémir de nouveau autour d'elle, timide, hésitante.
Les doigts d'Ethan frôlèrent les miens, puis s'y glissèrent.
Je les serrai en retour.
Peut-être n'étions-nous pas des sauveurs.
Peut-être seulement des témoins.
Cette fois, nous ne forçâmes rien.