Il y a quelques mois, un airbag m'a sauvé la vie. Mais ce n'est pas ce que vous croyez. Je n'ai pas de voiture et je ne prends pas le taxi. Je ne me déplace que rarement et toujours en métro.
Laissez-moi vous raconter ce qui m'est arrivé.
***
Tout a commencé le 7 novembre 1997.
On sonne à la porte de mon studio à New York. Je vis seul et personne ne me rend jamais visite.
J'hésite un instant et puis j'ouvre.
Il n'y a personne derrière la porte. Je regarde à gauche, puis à droite. Je ne vois rien à part le couloir sombre de mon immeuble encombré de boîtes à pizza et du vélo de la voisine.
Alors que je m'apprête à refermer la porte, je remarque quelque chose sur le paillasson. Il y a un petit paquet posé là. Il masque les premières lettres du « welcome » (bienvenue) inscrit sur le paillasson. Maintenant, on ne peut plus lire que « come » (viens).
Sur le papier kraft qui emballe le paquet, il y a une flèche qui indique la sortie de l'immeuble. Sans réfléchir, je ramasse le paquet et je suis la direction indiquée.
Je m'arrête au niveau du vélo de ma voisine. Dessus, il y a une petite pancarte sur laquelle est inscrit « ride me » (conduis-moi). Surpris, je regarde autour de moi, mais il n'y a rien ni personne.
En temps normal, je serais directement rentré chez moi. J'aurais poussé la vieille porte qui grince de mon studio et j'aurais refermé les trois verrous. Je me serais laissé retomber dans le canapé et j'aurais poursuivi mon écoute du dernier album de Radiohead.
Mais pas aujourd'hui.
Aujourd'hui, pris de curiosité, je m'approche du vélo et mets le paquet dans son panier métallique. Sans réfléchir plus, je monte sur le vélo et me mets à pédaler maladroitement dans le couloir.
Depuis mon appartement, les paroles de Radiohead résonnent : « I'm amazed that I survived/An airbag saved my life » (Je suis stupéfait d'avoir survécu/Un airbag m'a sauvé la vie).
Je passe le pas de la porte et je me retrouve dans la rue. Je fais du bruit en écrasant une canette et le bruit fait sursauter une femme sur le trottoir.
Gêné, je me mets à pédaler à toute vitesse dans le froid.
***
Après avoir pédalé au hasard pendant 30 minutes, j'arrive à Coney Island. C'est là que se trouve le parc d'attractions Luna Park. J'ai 26 ans et c'est la première fois que je viens ici.
Le Luna Park est fermé pour l'hiver. Ça lui donne des airs de ville fantôme. C'est étrange comme les endroits les plus animés deviennent effrayants lorsqu'ils sont dépeuplés.
La promenade du front de mer est déserte. Je pédale le long de l'océan. Puis je couche le vélo dans le sable et de m'assois au bord de l'eau.
***
Lorsque la nuit tombe, je pose le vélo contre le grillage du Luna Park. Puis j'escalade le grillage.
Une fois de l'autre côté, je me mets à courir parmi les attractions fermées. Je fais semblant de discuter avec des forains imaginaires. Je saute sur certaines attractions comme si les manèges étaient vraiment en marche. Je joue la surprise, la frayeur, je pousse des cris...
Je me dirige ensuite vers un étrange grand huit qui semble ne pas avoir fonctionné depuis très longtemps.
Je me hisse sur le manège endormi. Je gravis les rails un à un. Je les utilise comme les barreaux d'une échelle géante.
Arrivé en haut, j'ai le souffle coupé. La vue est magnifique. Je me surprends à dire à voix haute :
— Incroyable.
Je reste là un moment. Derrière moi, j'entends le bruit de l'océan. Devant moi, je vois la beauté de Manhattan : ses lumières multiples, ses tours jumelles...
J'inspire lentement et profondément. Je me décide à ouvrir le petit paquet qui m'a mené jusqu'ici. Je n'y trouve qu'un bout de plastique. Dessus, j'arrive à déchiffrer le nom d'une marque de voiture. Je conclus qu'il s'agit d'un airbag usagé, arraché à une voiture.
Sur l'airbag est inscrit au marqueur : « Time to take a deep breath? » (besoin d'air frais ?).
Surpris, j'émets un petit rire nerveux.
Je redescends et je traverse le parc vide. Mon pied bute sur un vieux ballon dégonflé. Je le ramasse et le dépose avec l'airbag dans le panier du vélo.
Je prends le chemin du retour. Je pédale de façon frénétique.
Lorsque je rentre chez moi, épuisé mais revigoré, je constate que j'avais laissé la porte grande ouverte. Je m'exclame en me tapant le front :
— Quel idiot !
J'avance prudemment. J'entre dans mon appartement et je le découvre rangé et nettoyé.
Sur mon canapé, ma voisine dort. Elle respire paisiblement. Je la regarde. Seul un étroit couloir sépare nos vies depuis presque deux ans. Je l'ai croisé souvent sans vraiment lui prêter attention...
Je me racle la gorge. Elle se réveille en sursaut.
Elle me demande avec un grand sourire :
— Alors, ce bol d'air frais ? C'était comment ?
***
Depuis ce jour, une amitié est née.
J'ai aussi compris que la vie se cache dans de minuscules détails.
L'airbag était celui de la voiture qu'elle conduisait lorsqu'elle avait eu un accident deux ans plus tôt. Elle a survécu à l'impact grâce à l'airbag. Depuis, elle s'était donné pour mission de « sauver » d'autres personnes.
J'ai été son premier sauvetage. Le premier d'une longue série que nous allions mettre en place ensemble.
Son paquet a fait entrer l'aventure dans ma vie ennuyeuse. Quelques semaines après cet évènement, j'ai moi aussi « sauvé » quelqu'un.
À mon tour, j'ai emballé le ballon trouvé à Coney Island. J'ai laissé un mot. Puis, j'ai posé le ballon devant la porte de mon voisin, M. Windy.
Il a ouvert le paquet. Il a longuement regardé l'objet et il est retourné dans son appartement.
Quelques minutes plus tard, M. Windy est ressorti. Il a regonflé le ballon. Et maintenant il débute une partie de basketball fictive au milieu de son salon.
Je peux l'entendre commenter la partie depuis la rue.
Mr. Windy a lui-même pris la relève et les « sauvetages » ont continué. Aujourd'hui, on en rapporte des centaines d'exemples à travers le monde.
Nous évoluons au sein d'une société qui nous étouffe. Pourtant, le constat est simple : tout ce dont l'humain a besoin pour vivre, c'est d'un peu d'air.
---
Cette œuvre est une adaptation de la nouvelle Airbag d'Alice Dumontier Loiseau.
Cette œuvre est une adaptation de la nouvelle Airbag d'Alice Dumontier Loiseau.
© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation