5h55 à Elko

Auteur d'un premier roman, Quand les ânes de la colline sont devenus barbus. Lauréat à Chambéry du festival du premier roman 2016. Et depuis je continue d'écrire; comme l'a dit Edouard Baer, on essaie, on fait de son mieux, on va creuser au fond de soi-même, la légitimité on la prend, cette envie de dire une colère, un rêve, on la transcende. Allez viens !

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  • Relations De Famille
À 5 h 55, lundi dernier, toute la ville d'Elko s'etait réveillée avec un coup de feu.
L'adjoint Tom Pardy gisait devant la banque Stetson.
 
Le shérif Elias Thorne n'avait pas dormi depuis l'incident, ça faisait trois nuits.
Pour ajouter à ça, son fils Joe n'était pas rentré à la maison depuis deux jours.
 
***
 
Parfois, quand on se promenait la nuit à Elko, dans la poussière du Nevada, on entendait encore le bruit métallique des chariots sur les rails de la mine. 
Elias Thorne, lui, était plongé dans le silence. Cela faisait 3 jours qu'il était enfermé dans son bureau, entouré d'une odeur de tabac froid. Il essayait de réfléchir, mais son esprit tournait à vide.
Il se repassait les faits. 
La banque Stetson avait été dévalisée à l'aube. 
Le coffre avait été vidé, mais étrangement, aucune serrure n'avait été forcée.
Ce soir-là, c'était Tom Pardy, son adjoint, qui était de garde. En entendant du grabuge, il s'était précipité à la banque et il avait été abattu de sang-froid.
 
***
 
Le traumatisme des années noires n'était pas encore guéri. Les femmes de la blanchisserie avaient de nouveau fermé leurs volets. Les hommes avaient chargé leurs fusils. 
Pendant des années, la ville avait été la cible de truands de grands chemins. Jusqu'à l'arrivée d'un nouveau shérif, Elias Thorne. C'était alors un marshall solitaire qui avait la réputation d'un dur à cuire. Il avait mis en déroute les truands, mais ils n'avaient pas tous été arrêtés.
Elko s'était remise à vivre normalement. Même si la crainte d'un retour des gangs restait dans un coin de leur tête.
 
Elias Thorne avait posé ses bagages, il avait rencontré une femme, il s'était établi à côté de la rivière et il avait eu un enfant. Joe Thorne.
Seize années étaient passées. La ville avait retrouvé sa prospérité et même une certaine confiance dans l'avenir. Des colons venaient à nouveau s'installer. On avait ouvert des commerces, une blanchisserie, un saloon avec plusieurs chambres. Et puis une distillerie, qui faisait la fierté de tout le comté.
 
Mais la mort d'un représentant de la loi avait replongé la ville dans la terreur.
 
***
 
Les fermiers, les propriétaires des petits commerces, les éleveurs de chevaux, le banquier, surtout, Jack Rockefeller, se pressaient devant la porte du bureau du shérif. Ils voulaient des réponses. Ils voulaient surtout qu'on les rassure.
 
Elias Thorne haussait les épaules. On ne lui avait jamais vu l'air aussi défait. Ça glaçait le sang de toute la ville. Le shérif était le plus vaillant qu'Elko ait jamais connu. Il ne se laissait jamais abattre et parvenait toujours à trouver une solution pour rétablir l'ordre et la justice. Mais la mort de son protégé, qu'il avait désigné comme son successeur, lui laissait de longues traces noires sous les yeux. Il rêvait de passer le flambeau, d'aller pêcher et de se balancer sur la chaise longue du porche de sa maison, avec sa femme à ses côtés.
 
Elias finit par se lever. La chaise grinça sur le plancher vermoulu, il ajusta son chapeau, dissimulant son regard fuyant, et sortit sur le perron. Face à lui, les visages étaient tendus : Jack Rockefeller serrait son gousset comme si on allait lui arracher le cœur, les femmes de la blanchisserie murmuraient des prières.
— Rentrez chez vous, lâcha Elias d'une voix rauque. La justice sera faite. Je pars sur-le-champ pour la mine de Silver Creek.
 
Silver Creek. Le nom résonna comme un glas. C'était là que les derniers membres des gangs avaient été acculés seize ans plus tôt.
 
Elias sella son cheval dans le silence de l'écurie. Il ne chevaucha pas comme un héros, mais comme un homme qui a une mission à achever. Sur la grand'rue, depuis les tables du saloon ou l'intérieur des maisons, les gens regardaient le shérif s'éloigner, pleins d'espoir.
En quittant la ville, Elias Thorne aperçut la silhouette de sa maison, au pied de la colline. Une lumière brillait à la fenêtre. Il savait que sa femme l'attendait.
 
Le trajet fut une agonie de poussière. Arrivé à l'entrée de la mine, Elias mit pied à terre. Le vent s'engouffrait dans les galeries avec un sifflement de spectre. Il n'alluma pas de lanterne. Il connaissait ces boyaux par cœur. Il avança, le doigt sur la détente de son Colt, jusqu'à ce qu'il arrive dans une salle de tri.
Là, au milieu des gravats, illuminée par une lanterne, une ombre s'activait. Un homme transvasait des sacs de cuir marqués du sceau de la banque Stetson dans un vieux wagonnet.
— Lâche ça, dit Elias.
L'ombre sursauta. Le jeune homme se retourna, le visage déformé par une panique sauvage. Joe Thorne. Le fils du sauveur d'Elko. 
— Père... Je... Je ne pouvais plus reculer. Les dettes de jeu à Carson City... Ils allaient me tuer.
Elias sentit un froid plus glacial que la nuit du Nevada l'envahir. 
— Tom t'a surpris. Il t'aimait comme un frère, Joe. Il allait te laisser une chance. Pourquoi l'as-tu abattu ?
Joe baissa les yeux. 
— Il a vu la clé du coffre, père. Ta clé. Il a compris. Il a sorti son arme... j'ai paniqué.
 
Le silence qui suivit fut plus assourdissant que le coup de feu de 5 h 55.
 
Elias s'approcha de son fils. Il ne prit pas ses menottes. Il sortit de sa poche son étoile de shérif, cette pièce d'étain qui avait fait de lui un dieu local.
— Le monde pense que je suis un dur à cuire, Joe. Ils pensent que je traque des fantômes du passé. Ils ne doivent jamais savoir que le mal vient de mon propre sang.
Dehors, on entendait le galop des chevaux venus d'Elko, emmenant un groupe d'hommes qui s'étaient emparés de leurs carabines pour venir aider le shérif et mettre en fuite les criminels. 
Elias Thorne tendit l'étoile à son fils.
— Prends mon cheval. Pars vers l'Ouest, au-delà des montagnes. Ne reviens jamais. 
Joe hésita, saisit le métal froid, puis s'enfuit dans les galeries vers une sortie secondaire. Elias Thorne resta seul dans l'obscurité. Il s'assit sur un tas de rocailles, sortit son revolver et vida les chambres, sauf une.
Il ne verrait plus jamais la mer, ni ne s'assierait sous le porche de sa maison au coucher du soleil. Il ne serait pas le retraité paisible dont il rêvait. Il serait le shérif qui a péri en « affrontant les truands de jadis ». Une légende propre pour une ville qui avait besoin d'y croire.
 
Dehors, le vent du Nevada continua de hurler, emportant avec lui le dernier secret d'Elko.

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