3 jours avant noël

La cuisinière à bois ne fonctionnait pas bien ce jour-là. Elle avait sans doute besoin d’un bon ramonage. Le feu ne démarrait pas, malgré tous les efforts de Pierre. Il pestait, s’énervait, jurait. Anatole, Cerise et Clémentine étaient encore en pyjama, assis par terre, sur le carrelage gelé de la cuisine. Les jumelles avaient 14 mois, Anatole 5 ans. Il faisait très froid ce matin de décembre, Pierre commençait à jurer, il s’énervait tout seul.
« Putain, fait chier, on se gèle, on va attraper la mort.
Trazika parti chercher le sèche cheveux dans la salle de bain, dans l’espoir que son souffle anime enfin ce feu tant désiré. La métaphore était tellement évidente et grotesque, qu’elle en sourit.
« Laisse-moi ta place, je vais essayer avec le sèche cheveux.
En guise de réponse, elle reçu un regard noir.
-Laisse moi ta place ! Tu n’y arrives pas, je veux essayer ! Allumer ce feu avait tout a coup un enjeu capital, vital même.
-Dégage !
-Tu ne me parles pas comme ça devant les petits !
-Vas te faire enculer Traz...
Ce jour-là, elle ne pu accepter pas, sa main partit toute seule et le frappa derrière le crâne, pas très fort, une petite pichenette de rien du tout. Elle n’eut pas le temps d’analyser son geste, elle tomba en arrière, ne sentant plus que la vive douleur sur sa joue et son oeil gauche. Elle croisa le regard de Pierre, un regard de petit garçon qui vient de faire une bêtise. Il ne connaissait que la violence, l’explosion comme mode de communication. Il le savait, une part de lui était même sincèrement désolée. Il n’avait jamais levé la main sur elle avant, il avait déjà tapé dans des murs, appuyé dangereusement sur la pédale de l’accélérateur de la voiture, balancé son téléphone par la fenêtre. La violence verbale était, quant à elle, quotidienne, elle était la seule langue qu’il savait parler. Les enfants venaient d’assister à ce geste, Trazika fixa un instant leurs 6 billes rondes interrogatives. On était loin de la vie de famille dont elle avait toujours rêvé. Avec Pierre, ils ressemblaient à deux gosses qui se chamaillent pour un rien, jouant à être des adultes de temps en temps. Mais en venir aux mains devant les petits ! Elle en était sidérée.
-Tu prends tes affaires, et tu t’en vas Pierre !
Anatole couru, il alla se réfugier en pleurant dans les bras de sa grande sœur qui débarquait dans le chaos de la cuisine avec sa tranquillité habituelle.
-Traz j’ai juste voulu te pousser, et ma main a glissé, tu t’es pris un doigt dans l’œil bordel, on ne se sépare pas pour un doigt dans l’œil !
-Je ne veux pas vivre comme ça, pourquoi tu dis que ce n’est qu’un doigt dans l’œil ? Tu viens de me frapper Pierre !
-Mais non, on s’est un peu emporté et puis c’est toi qui as frappé la première je te signale.
-Tu venais de m’insulter, la pire insulte qu’on puisse faire à sa femme, à la mère de ses enfants ! Sa voix semblait sortir du plus profond de ses tripes, elle n’avait pas besoin de crier pour être puissante.
-Vous allez divorcer ? demanda Anatole en pleurant, je ne veux pas que vous divorciez !
-Anatole, Arrête ! Sa sœur lui bouchait les lèvres avec sa main, Myrtille n’avait que 9 ans, mais elle savait très bien que la situation pouvait encore dégénérer.
-Demande à Maman. Trazika, explique donc à nos gosses pourquoi je dois partir, pourquoi tu veux faire exploser notre famille !
Trazika prit ses deux toutes petites filles par la main, elle ne pouvait pas le quitter, elle ne pouvait pas rester mariée non plus. Elle se dirigea vers la chambre des bébés, les embrassa, les habilla. Elle chanta des comptines, joua avec des marionnettes, lu l'histoire du crocodile rose en retenant ses larmes. Cerise s’approcha de sa maman, assise sur le carrelage froid de la chambre, et lui caressa la joue gauche. Un peu plus tard dans la salle de bain, Trazika constata la trace laissée par ce « doigt dans l’œil » accidentel.
La journée se passa dans le silence et le calme. C’était le 22 décembre. Elle ne pouvait pas le quitter 3 jours avant noël. Ce soir-là, ils se retrouvèrent. Comme toujours, avec une intensité à la hauteur de leur culpabilité. Pierre fut plus doux que jamais. Elle allait rester, en plus c’était elle qui avait commencé. « Dans 3 jours ce sera noël » se répéta-elle avant de s’endormir. Mais un jour, un jour c’est sûr, elle trouverait la force.