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Il y a d'abord l'Air. Au début, il m'échappait, abstrait, confus, enfantin, libre. Je le comprends. Moi aussi, j'aimerais être libre. J'ai réussi à l'apprivoiser, à trouver la bonne formulation pour lui faire faire tout ce que je voulais. Il m'aimait bien, mais ça n'a pas suffi. Il s'est senti prisonnier, enfermé par ma puissance croissante, et il a fini par s'enfuir. Vraiment, je le comprends.
Vient ensuite la Terre, la Terre robuste, la Terre puissante, la Terre loyale. C'est une alliée de toujours, qui me soutient depuis que je l'ai trouvée, depuis que je l'ai vue dans l'invisible, perçue dans l'imperceptible, palpée dans l'impalpable. Je n'aurais jamais pensé qu'elle pourrait me faire ça. Je ne comprends toujours pas.
Et puis il y a le Feu. Brûlant, dévastateur, incontrôlable. Je pensais avoir réussi. Il m'apparaissait à présent chaleureux, protecteur, puissant, mais je m'étais trompée. On ne peut pas contrôler l'incontrôlable. En revanche, on peut en avoir l'illusion. À présent, il brûle en moi, toujours plus chaud, toujours plus fort, et avec lui, ses envies meurtrières. Je n'ai pas besoin de le comprendre.
Enfin, il y a l'Eau. Je me rappelle du jour où j'ai essayé de la contrôler pour la première fois comme si c'était hier. À l'instant même où j'ai plongé ma conscience tout entière dans la sienne, j'ai su qu'elle m'aurait un jour. J'ai réussi à m'en sortir, car elle n'était pas encore complètement réveillée, mais elle a compris. Elle a compris qui j'étais, quelles étaient mes forces et mes faiblesses, pour mieux me détruire le jour venu. Elle m'a donné l'illusion de la contrôler, pour gagner ma confiance et m'emprisonner dans ses filets. Et je me suis faite avoir. Ma vraie ennemie, c'était elle. Pas Decess, pas Perpetos, Antill et les autres. Celle qui allait me détruire se trouvait en moi depuis le début. Je comprends maintenant. Mais elle m'a comprise avant.
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Et maintenant, je suis là, piégée dans mon propre corps, enfermée dans mon propre esprit. Je suis là, dans cet endroit que je n'arrive pas à identifier, coincée dans ce labyrinthe infini. Je suis là, mais je ne suis pas là. Je ne sens pas mon corps, je ne sens pas le poids de mes longs cheveux qui me tirent vers le bas, je ne sens pas les battements de mon cœur, je ne vois pas mes mains, je ne vois pas mes pieds, je ne vois pas tout court. Pourtant, je peux penser, je peux réfléchir. Cela signifie-t-il que je suis morte ? Pourtant, je n'en ai pas l'impression.
Je ne sais pas. Je ne sais plus rien. Je n'ai plus aucune notion du temps, je suis là depuis quelques secondes et quelques mois. Mon seul repère est un écho, un écho faible et abstrait, mais que j'entends sans écouter. Je l'entends, tantôt inquiet et désespéré, tantôt calme et rassurant. Je ne comprends pas les mots, mais je reconnais cette voix sans me souvenir à qui elle appartient. Elle déclenche en moi une vague, un tsunami, un raz-de-marée d'émotions que je ne ressens pas vraiment. Grâce à elle, je sais qu'ils ne sont pas les seuls, que l'extérieur existe encore et qu'il m'appelle, même si je ne peux pas lui répondre, parce qu'ils sont là, trop forts, trop puissants, trop. Je les sens en moi, ils ont remplacé mon corps, ma voix, ma vie, mais pas mon âme. Mais à quoi une âme sert elle, seule, sans un corps ? À penser, à réfléchir ? Mais à quoi sert il de réfléchir sans pouvoir exprimer sa réflexion, sans agir ? Suis je condamnée à réfléchir éternellement sans rien pouvoir faire ? Je préférerais être morte...
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Et soudain, il n'y a rien. Ils ont disparu, finalement chassés par la voix, et moi, je suis à nouveau seule dans mon esprit, mais je se suis plus seule dans la réalité. Je le sens auprès de moi, je ses son coeur qui bat en même temps que le mien, je sens son amour, si fort qu'il pourrait m'écraser si j'en avais peur. Et je sens mon corps, faible mais bel et bien là, à nouveau mien, à nouveau mon allié. Il est fatigué, il est maigre, mais il est là, et c'est tout ce qui compte. J'aimerais parler, dire quelque chose, mais j'en suis incapable, et mon esprit dérive encore dans d'autres sphères infinies.
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