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Un éclat de miroir

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Alice avait bien grandi. Tant et tant qu’elle ne faisait plus de sieste sous le pommier centenaire du jardin du vieux Lewis, dans lequel elle n’avait pas rêvé depuis une bonne dizaine d’années ! Elle avait délaissé depuis longtemps le chapelier, qui avait fini par mourir d’ennui. C’est le lapin blanc qui l’avait trouvé ainsi, la tête dans l’assiette de biscuits, une tasse de thé froid à la main. Blanc... enfin lui aussi avait fini par jaunir comme une vieille photo que plus personne ne regardait. Le temps lui était égal maintenant. De toute manière, sa montre à gousset avait perdu ses aiguilles et rouillé comme elle était, impossible de la remonter.

Remonter, remonter... mais voilà ce qu’il fallait faire ! Remonter le temps ! Pour revenir à celui où le rire cristallin d’Alice menaçait de briser le miroir en pied qui trônait au milieu du grenier de la vieille bâtisse qui elle aussi résistait fièrement à l’immuable défilé des saisons. Heureusement, ce psyché là était un peu magique et rien ne semblait capable de le réduire en éclats ! Sinon, comment Alice aurait pu passer à nouveau de l’autre coté ?

Cependant, une question restait en suspend... Comment attirer la jeune femme dans cet endroit poussiéreux où seules quelques araignées et une musaraigne frileuse s’aventuraient encore ? Il allait falloir user des talents hypnotiques du Chat du Cheshire qui devrait réussir à pénétrer les rêves d’Alice pour lui suggérer, avec sa légendaire philosophie débridée, d’accourir dans ce grenier.

« Mais où vais-je trouver ce chat facétieux ? se demandait le lapin. Je ne crois pas avoir croisé ne serait-ce que son sourire ces derniers temps... D’ailleurs, ai-je croisé quiconque depuis des lustres ? ». Et le rongeur à demi-édenté commença à se lamenter et à sangloter si fort que sa mélancolie se fit ressentir par delà le pays des merveilles. Atteignant le vieux monde, c’est à Oxford, alors qu’elle faisait de la barque sur l’Isis avec son ami Charles, qu’Alice fut saisie d’une langueur troublée de nostalgie. A tout juste 27 ans, elle s’apprêtait à devenir enseignante en littérature à l’université et ce monde qui s’offrait à elle l’excitait au plus haut point. Elle aimait se perdre dans les livres et espérait transmettre l’amour des mots et de la rhétorique à de jeunes étudiants qui semblaient bien plus intéressés par la fréquentation des pubs que des bibliothèques.

Pour l’heure, c’est en saisissant son reflet comme rajeuni dans l’eau du fleuve, qu’elle se transporta en l’espace d’un battement de paupière dans le jardin de son enfance, celui où elle passait de si merveilleuses vacances. Soudainement, elle se souvint de tout : ce lapin après lequel elle avait couru jusqu’à perdre haleine, un matou qui semblait lui parler et se moquer gentiment d’elle dans ses miaulements étranges, le thé qu’elle confectionnait avec l’eau du puits et des pétales de roses pour l’offrir ensuite à ses poupées et autres jouets étranges comme celui qui avait ce si grand chapeau...

« Alice, Alice, ça va ? »

Elle se sentit flotter, comme prise d’un vertige, la tête dodelinant lourdement, le haut de son corps s’inclinant dangereusement au point de basculer par dessus bord. Mais une main ferme la rattrapa et la sortit en un instant de ses errements. Charles avait lâché les rames soudainement, préférant retenir la jeune femme qui reprenait enfin ses esprits.

« Alice ? Tu me fais peur là, que se passe t’il ? Réponds-moi ! »

« Je... Je ne sais pas ce qu’il s’est passé, un étourdissement, je me suis vue dans l’eau, avec cette robe blanche et bleu que je portais enfant, et puis j’ai revu des images, des flash back et un sentiment étrange, comme si quelqu’un ou quelque chose m’attirait... Mais je crois que ça va mieux maintenant. Ne t’inquiètes pas, sans doute le soleil qui a tapé un peu fort, j’aurais du prendre mon chapeau... Occupe-toi plutôt de nous trouver une solution pour regagner le rivage maintenant que nous n’avons plus de rames ! »
Elle prononça cette dernière phrase dans un éclat de rire, si cristallin...

Loin, très loin, un miroir se brisa et le lapin blanc rendit son dernier souffle. Il était temps de refermer le livre.

En compét

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CLASSEMENT Très très courts

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Marie
Marie · il y a
Il était temps en effet que le miroir se brise !
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Nualmel
Nualmel · il y a
J'ai apprécié la construction. Pourtant jai cru me perdre un moment, mais le texte retombe bien à la fin. Avec une bonne chute.
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Virgo34
Virgo34 · il y a
Une façon originale et agréable d'entrer dans l'univers d'Alice.
Mon pantoum (Rêve d'ailleurs) est aussi en cavale dans la Matinale. Je vous invite à aller le découvrir.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/reve-dailleurs-pantoum

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Patrick Peronne
Patrick Peronne · il y a
Un grand classique de la littérature pour servir de support aux adieux à l'innocence. Belle trouvaille, excellemment exploitée. Mon vote
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Martin
Martin · il y a
Beau parallèle entre le passage à l'âge adulte et le monde d'Alice qui a pris un coup de vieux.
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Sylvie Talant
Sylvie Talant · il y a
Un voyage dépaysant au pays des merveilles et du miroir, et l'on sait que Lewis emmenait souvent ses petites camarades en barque. Une évasion agréable et originale.
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Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Il y a en effet un moment où... il faut couper le cordon !
Merci, Marie-Hélène, pour ce TRES joli récit !

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Chris Tel
Chris Tel · il y a
Bravo!
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Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Une conclusion au conte qui n'a rien à envier à l'original !! Le passage de l'autre côté, l'âge adulte extrêmement bien symbolisé !!
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Jean Bottaro
Jean Bottaro · il y a
Bravo ma belle !
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