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Patrick Houque

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91 voix

Tant de choses à dire et si peu à écrire. Les mots restent en rade, l'inspiration ne gonfle pas les voiles, le silence m'obsède, le rêve m'engourdit. Je reste des heures à la fenêtre à contempler la ruelle, à guetter la lumière du phare qui m'indiquera le cap à suivre. Je jalouse la vie des autres, je m'y mêle, j'emboîte le pas d'un inconnu, deviens son complice. Saturé de rêves, je quitte ma hune d'artimon pour accoster et plonger dans la réalité de la foule.

Quand on rêve sur l'océan, la terre ferme déçoit. J'y sombre dans l'anonymat de l'ennui, l'inconnu ne tourne le coin de la rue que pour retrouver sa fastidieuse besogne, la jeune femme ne se hâte que vers la sortie d'une école où piaffent deux mauvais bougres. De près, les rides s'accusent sur les visages de mes matelots, la fatigue s'y lit, l'ennui ravine les fronts, les embruns du mouillage ignorent la magie poétique du grand large.

Le dimanche, mon moral part à la gîte. Les rues désertes ne charrient plus d'imprévu. L'imagination fait des ronds dans l'eau. Les marins désertent les bâtiments et se tiennent au chaud, cantonnés dans les problèmes familiaux. Jour du seigneur et du repos, il sera toujours temps le lundi d'affronter les quarantièmes rugissants. Je les devine tous mes héros du trottoir d'en face, calés devant leur télévision, suçant les glaçons de leur whisky, pontifiant pour l'épouse attentive, sabrant la politique, la religion et les impôts. Coursive étroite qui masque l'horizon, l'air ne circule pas là où ils respirent.

Je ne sors pas, la journée s'étire du lit à la table, de la tasse de chocolat au thé de cinq heures, du journal du matin au dernier roman à la mode. Je ne revis qu'à l'approche de la nuit quand le ciel allume ses étoiles. Le café d'en face ouvre à dix-huit heures, j'y descends vers vingt heures quand le voisin a promené son chien et ne risque plus de me prendre à témoin des vicissitudes de l'après-guerre. La fumée emplit le bistrot, le patron tire des bières qui s'alignent sur le comptoir avant d'embarquer en rangs serrés sur le premier plateau en partance pour l'arrière salle. Le patron parle haut, commerce oblige, les habitués s'esclaffent d'un rire gras. Les dés bondissent sur le tapis vert de la piste de jeu, de temps à autre, l'un deux s'échappe et se réfugie sous une table.

Signal du départ, la main du mari a claqué sur la cuisse de sa femme, on récupère les enfants rivés devant les jeux électroniques, on s'emmitoufle dans les cache-nez et les cols remontés ; c'était le verre du dimanche soir, ça détend... même si c'est toujours à la même table et à la même heure.

Là-bas, vers le fond, ils se blottissent sur la banquette, il la couve des yeux, il a passé le bras derrière sa tête, engoncé qu'il est dans son blouson de cuir, il s'écartèle par tendresse. Amoureux maladroits, charme de l'innocence, elle lui bâtit un avenir en deux-pièces cuisine, meublée à la salle des ventes, il lui invente des week-ends en barque sur la lagune.

— Garçon, la même chose.

Le fossé s'élargit, les deux continents se séparent, l'autre dérive avec ses normes, argent, profits, politique, jalousie, tromperie, trahison... Je le regarde s'éloigner, il agite les bras, singe braillard, jongleur de poncifs, rien pour m’inciter à border vers son môle.

Les dérives des continents sont soumises à des lois qui échappent à l'entendement. Parfois, l'autre m’aborde par le travers, remettant en cause, pour un temps le calme de mon île. La réalité des autres me fait mal, mesquinerie, ennui, petitesse m’agressent, bousculent mon équilibre jusqu'à ce qu'un bon vent écarte le danger, repousse l'importun vers le grand large, balaie les sombres nuages, rend le ciel serein. J'apprends à manœuvrer par tous les temps, il est des routes qui passent par le près, qui forcent à remonter au vent, on parcoure plus de distance mais on contourne le calme plat. Quand je manœuvre mal, c'est que je baisse les yeux, je fixe la proue du bateau au lieu de scruter l'horizon. Je sais, les ténèbres sont quelquefois épaisses, le ciel dissimule les étoiles, la lueur des phares est incertaine. Deux fois, j'ai failli sombrer, jeter l'ancre en pleine tempête sans affaler les voiles, juste de quoi saborder le navire ; ultime réflexe, il a corné dans la brume, j'ai remonté les chaînes, pris quelques ris et docile la fêle esquisse a repris sa route. Il y aura d'autres alertes car la mer est imprévisible mais je la connais, je pressens ses réactions, j'anticipe ses humeurs...

La mouette s'est posée sur le rivage, les ailes humides de l'écume des vagues. Ma gorge se noue, mes mâchoires se serrent, les larmes perlent sur mes joues et les sanglots m'oppressent, cède l'écluse du désespoir. J'émerge de mon rêve, séduisante chimère que dissipe le jour, impossible dialogue avec l'immensité des flots, plaisir, joie si profonde que l'on voudrait mourir, amertume de l'instant livré au passé, angoisse du lendemain. Reconquiers le ciel et sillonne les flots, oiseau de promesses folles, de murmures, de passion...

En compét

91 VOIX

CLASSEMENT Très très courts

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Klelia · il y a
Réflexion sur une vie qui ne nous correspond pas toujours...
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Flore · il y a
Le dernier paragraphe est superbe..."Tant de choses à dire et si peu à écrire", et pourtant...un beau texte, bien construit, de belles images..
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Jean Jouteur · il y a
La mouette n'est pas rieuse, elle accompagne le navire, mais à bord, le marin reste seul. Un beau texte d'une pudique tristesse.
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Zouzou · il y a
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Violette · il y a
Envie de grand large, de larguer les amarres ................
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Geny Montel · il y a
Un moral à la dérive, comme les continents, le bateau sur les vagues... Un texte sombre et poétique.
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Noels · il y a
Bien écrit mais cafardeux... Allez, il y a aussi de belles gens sur la terre ferme. Mes voix pour la qualité et le rythme du texte.
Si vous avez un peu de temps à consacrer à la lecture de nouvelles, je vous invite pour une version un peu originale de la genèse :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/une-tres-breve-histoire-de-la-creation-1
Ou bien un conte un peu déjanté :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/maurice-jesus-chez-les-riquikis-1
Bonne lecture

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Steph · il y a
c' est un auto portrait ?
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Volsi · il y a
voyage au gré des vagues, des images qui se figent, des images qui se troublent... merci
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Reunan · il y a
Une ballade insensée, houleuse et les marées n'ont plus qu'à sen mêler. je comprends donc + 5 voix. Merci pour cette lecture
ET soutenez mon bateau qui vous fera du bien : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mon-bateau-1

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