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Transhumance

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Sourire

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Premier jour des vacances !
Elles sont parées du costume de fête, dos émeraude quand il n’est indigo ou vermillon. Des auréoles qu’on croirait de naissance, n’étaient les traces de peinture déposées sur le sol de la bergerie.
De lointaines cousines résident en Ecosse, mais elles, ont fait souche en Isère et donneront naissance à d’instables agneaux, peluches immaculées, qui chercheront goulûment la tétine de leur mère. Mais pas avant d’avoir « démontagné » comme disent les anciens, au premier flocon de neige. Il arrivera qu’un orphelin se faufile et la progéniture devra partager le précieux nectar. Le lait onctueux étalé plus tard, banon ou chevrotin, sur d’épaisses tartines de pain aux noix.
Des centaines de brebis vont rejoindre le Habert. Une estive au milieu de prairies à l’herbe grasse parsemée de digitales et d’ancolies. Il faut bien prendre ses quartiers d’été pour que renaissent les fermes, en bas, dans la vallée. Et puis, c’est la tradition, copiée par les humains qui s’en vont respirer le grand air dès que les jours rallongent.
Le trajet en camion a été pénible. Un détail au regard des siècles passés, quand elles marchaient dix ou vingt jours durant, par tous les temps sur des sentiers tortueux dominant des à pics à donner le vertige. On en perdait en chemin, trop curieuses ou intrépides.
Les véhicules font demi-tour, leur parcours s’arrête où commence celui des ovins. Groggy, les animaux se bousculent, l’une piétine sa voisine, ivre d’oxygène et de liberté, l’autre se réfugie auprès de sa sœur placide et résignée.
Le froid se fait piquant, le printemps s’effiloche mais dans ce pays d’altitude, la brume se moque des saisons, elle enveloppe les corps et les esprits d’une chape glacée. Le souffle court, on n’y voit pas à deux mètres mais hommes et bêtes entament leur avancée au tintement des sonnailles. Les chiens aboient pour effrayer les récalcitrantes qui s’égayent au bord du chemin. Distraites par le vol d’un bouvreuil, sémaphore aux nuances pivoine, ou la course apeurée d’un campagnol. Qu’elles n’entraînent pas le troupeau prêt à suivre la première qui ferait un faux pas. Cette colonie agglomérée au point de former un bouchon, une sorte d’entonnoir lorsque la route rétrécit au milieu des bosquets de genêts. Ou entre les murets de pierres sèches, vestiges de parcelles effacées. On dirait une vague. Point de ressac au lancinant clapot sur la grève mais les bêlements aigrelets des bêtes impatientes d’arriver.
Ils ont tous entrepris la marche initiatique, rude et empreinte de sacré. Pour mener le troupeau, les mâles résistants, volutes des cornes en majesté, avancent d’un pas paisible et régulier. Lorsque le convoi ralentira, poussif et las, parce qu’il aura coupé à flanc de coteau, la montée aura éreinté les femelles. Alors on fera halte pour se désaltérer dans le ruisseau. L’onde fraîche les ragaillardira jusqu’à l’étape.
Secondé par son chien Patou, le berger veille au grain. Sous le chapeau à larges bords, son œil affûté suit le mouvement ondoyant du cheptel. Il n’est pas question de laisser une bête en retrait. C’est le troupeau entier qu’il doit mener là-haut. Il frissonne à l’idée d’abandonner la brebis égarée, il les aime toutes. Comme son grand-père, puis son père qu’il a vu les choyer, l’amour coule dans ses veines. L’amour des grands espaces irisés, les versants herbus rivalisant d’éclat avec les cimes enneigées. L’azur, le rose opalin du ciel. Les senteurs d’anis ou de menthe poivrée. L’amour du travail accompli selon les règles ancestrales, le respect de la nature et le rythme des saisons. Il aime à remplir ses poumons d’un air de cristal, vif et sincère et son cœur se gonfle d’orgueil à observer les mères bientôt pleines de la semence des béliers qui mènent si fièrement le troupeau à bon port.
Demain le fils du berger reprendra le flambeau. S’il parfait son éducation à l’école, c’est la transmission des ancêtres qui fera de lui un bon pâtre. Soucieux de l’héritage de son garçon, le berger guette les prédateurs. L’aigle royal qui pique en rappel sur une brebis retardataire, ou trop faible ou étourdie quand ce n’est le corbeau fier de jouer les rapaces. L’ours ou le lynx en quête de nourriture pour sa tribu affamée.
Et l’ennemi héréditaire aux aguets, le loup aux crocs aiguisés, amateur de chair fraîche. Le loup des contes qui effraie les enfants, celui qui mord et croque et se repaît du sang des victimes. Le regard acier et les babines frémissantes à l’idée des agapes à venir. Lupus canidé, sauvage, altier et fascinant.
Un sang-froid doublé de courage armeront le berger valeureux, les fidèles chiens, border collies tachetés à l’intelligence acérée, et les moutons déterminés qui devront affronter l’adversaire. De la ruse et de l’audace. Un instinct de vie chevillé au corps, celui qui les anime depuis toujours.
Mais aujourd’hui c’est jour de fête ! Résonne l’écho des cors et de l’accordéon ! Aujourd’hui commence l’estive.

En compét

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Untrucbadour · il y a
Joli texte énumérant la faune sauvage vivant à cette altitude.
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Grossin.jacques · il y a
Une belle balade! merci jolie bergère .
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Nadine Gazonneau · il y a
Votre texte est très poétique et qu'il sent bon la Nature .
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Joëlle Brethes · il y a
Très intéressant et bien écrit !
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Pascalebouss · il y a
Vivement le printemps!!! C'est très beau.
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Jarrié · il y a
Belle fresque ,on a envie d'escorter tout ce monde ! Fasse que toute ce monde de courage perdure .
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Chantal Noel · il y a
Une belle photographie de cette estive, les odeurs de montagne en plus. Très joli texte.
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Patrick Peronne · il y a
Une évocation très réussie. Comme le dit justement Mireille Bosq : "on s'y croirait". Une mention particulière pour la qualité et la singularité de votre style. Mon vote
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Mireille.bosq · il y a
On s'y croirait.c'est juste et lyrique et ça embaume l'herbe fraîche. +5
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Manu · il y a
Très beau texte que j'ai vécu comme une belle déclaration d'amour, l'amour de la montagne et des hauteurs, l'amour du berger, de la pratique ancestrale, de la tradition qui, pour ne pas mourir, doit se transmettre, encore et toujours, ou encore de ce troupeau, qu'il faut garder et contenir sans cesse. Mon vote ! Et si le coeur vous en dit, je vous invite à un autre voyage en Isère, poétique celui-ci : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-larmes-de-melusine
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